La santé relationnelle précoce : un nouveau paradigme pour tisser les liens dès le plus jeune âge
- Fédération liens sociaux

- il y a 6 jours
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Les liens sociaux ne surgissent pas à l’âge adulte comme par génération spontanée. Ils s’enracinent bien plus tôt, dans les toutes premières expériences relationnelles de la vie. C’est le constat central d’un rapport majeur récemment publié par les National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine (NASEM), intitulé en français : Santé relationnelle précoce : jeter les bases du bien-être de l'enfant, de la famille et de la communauté
2025.
Ce rapport de consensus, rédigé par un comité d’experts multidisciplinaires (neurosciences, santé publique, pédiatrie, sciences sociales, politiques publiques), ne se contente pas de compiler des résultats scientifiques. Il propose un véritable déplacement du regard et un changement de focale. Il nous invite à passer d’une logique historique de gestion des risques et des déficits à une véritable culture de la santé relationnelle, pensée comme un bien public fondamental. Pour la Fédération française pour les liens sociaux, ce texte constitue à la fois une boussole conceptuelle et un véritable levier stratégique. Voici les principaux enseignements que nous en tirons.
1. Qu’est-ce que la santé relationnelle précoce ?
Le rapport définit la "santé relationnelle précoce" comme "le processus dynamique de moments de connexion mutuels, significatifs et affirmants dans les premières relations".
Cette définition est volontairement large. Elle marque une rupture avec une approche strictement centrée sur la dyade mère–enfant ou sur la seule sécurité affective individuelle. La santé relationnelle précoce adopte une vision écologique et relationnelle du développement humain.
Elle repose notamment sur trois idées clés :
La mutualité et la synchronie : la relation est envisagée comme un processus vivant, fait d’ajustements réciproques, de régulation émotionnelle conjointe, de plaisir partagé.
La multiplicité des lieux et des acteurs : les moments de connexion émergent partout où l’enfant vit et interagit — à la maison, chez l’assistante maternelle, au cabinet médical, à la bibliothèque, au parc, dans l’espace public.
L’ancrage communautaire et culturel : la santé relationnelle ne concerne pas uniquement les parents, mais s’inscrit dans un réseau plus large de relations familiales, sociales et culturelles.
Autrement dit, la relation n’est pas un simple contexte du développement. Elle en est la matière première.
2. Une nécessité biologique autant que sociétale
Le rapport est sans ambiguïté : les relations sont biologiquement nécessaires au développement humain. Les données issues des neurosciences du développement montrent que les expériences relationnelles précoces façonnent l’architecture cérébrale, les systèmes de réponse au stress et les capacités d’autorégulation durant une période dite « sensible ». Ce qui se joue dans les premières années laisse des traces durables, parfois tout au long de la vie.
Un résultat particulièrement robuste mérite d’être souligné : la santé relationnelle agit comme un facteur de protection majeur face à l’adversité. La présence d’un adulte sécurisant et attentif peut transformer un stress potentiellement toxique (pauvreté, instabilité, discrimination, violence) en stress tolérable. Ce n’est pas l’exposition au stress en soi qui est la plus délétère, mais l’absence de soutien relationnel pour y faire face.
Le rapport insiste également sur un point souvent négligé : l’absence d’adversité ne suffit pas. Le développement harmonieux repose sur des expériences positives actives — jeu, lecture partagée, rituels, interactions quotidiennes de qualité — que la littérature regroupe sous le terme de "Positive Childhood Experiences".
La santé relationnelle n’est donc pas seulement un rempart contre le mal-être. Elle est un moteur de l’épanouissement humain.
3. Agir sur l’écosystème relationnel : principaux leviers
La santé relationnelle précoce ne relève pas de la seule responsabilité individuelle des parents. Elle émerge d’un écosystème complexe, influencé par des facteurs relationnels, communautaires, économiques et politiques.
Le rapport propose une approche de santé publique à plusieurs niveaux (universel, préventif, ciblé), structurée autour de recommandations fortes :
Co-construire avec les familles : Les solutions doivent être conçues avec les familles et non imposées aux familles, en respectant leurs spécificités culturelles et communautaires.
Passer d’une logique de déficit à une logique d’abondance relationnelle : Plutôt que de chercher systématiquement ce qui « ne va pas », le rapport appelle à identifier et soutenir ce qui est déjà présent et fonctionnel dans les familles et les communautés. Une approche résolument fondée sur les forces.
Soutenir les professionnels par la supervision réflexive : Pour que les professionnels (santé, petite enfance, social) puissent prendre soin des relations, ils doivent eux-mêmes être soutenus par de la supervision réflexive, leur permettant de gérer la charge émotionnelle de leur travail.
Renforcer le leadership et la participation des familles : Le rapport insiste sur la nécessité de créer de véritables infrastructures de participation, permettant aux familles de prendre part aux décisions, à la gouvernance et à l’évaluation des dispositifs qui les concernent.
4. Limites actuelles et chantiers de recherche
Le rapport fait preuve d’une honnêteté intellectuelle notable en soulignant les limites de l’état actuel des connaissances et les perspectives de recherche encore nécessaires. Une large part des études disponibles repose sur des échantillons relativement homogènes : familles de classe moyenne, majoritairement blanches, issues de contextes occidentaux, avec une focalisation fréquente sur la mère.
Les auteurs appellent donc à :
intégrer davantage les perspectives culturelles variées, y compris les modèles de soins collectifs et intergénérationnels ;
inclure pleinement les pères, les grands-parents, les fratries et les professionnels dans l’analyse des dynamiques relationnelles ;
développer des outils de mesure centrés sur les forces relationnelles et non uniquement sur les déficits ou les troubles.
5. Quels enseignements pour la France ?
Bien que fortement ancré dans le contexte américain, ce rapport entre en résonance directe avec les enjeux français. Plusieurs enseignements nous semblent particulièrement structurants.
De la protection à la promotion de la santé relationnelle dès le plus jeune âge
Le système français est historiquement solide sur les dispositifs de protection (PMI, protection de l’enfance). Le rapport invite à franchir une étape supplémentaire : investir dans la promotion universelle de la santé relationnelle, pour toutes les familles, sans ciblage stigmatisant.
Reconnaître le rôle du tissu social et des espaces du quotidien
Les lieux d’accueil parents-enfants, les bibliothèques, les parcs, les initiatives de voisinage ou de tiers-lieux ne sont pas des compléments facultatifs. Ils constituent de véritables infrastructures relationnelles de santé publique. Ce constat valide pleinement l’objet et l’action de notre fédération.
Former et soutenir les professionnels du lien
La généralisation de la supervision réflexive apparaît comme une piste majeure dans un contexte français marqué par la pénurie, l’usure professionnelle et la perte de sens dans les métiers du soin et de l’accompagnement.
Articuler politiques relationnelles et politiques sociales
Le rapport rappelle une évidence trop souvent contournée : la qualité des relations précoces dépend aussi des conditions matérielles d’existence. Temps disponible, sécurité économique, logement, congés parentaux rémunérés sont des prérequis du lien social.
Conclusion
La santé relationnelle précoce offre un langage commun pour relier santé, social, éducation et politiques publiques. Elle permet de penser le lien social non comme un supplément moral, mais comme un déterminant central de la santé et de la cohésion sociale. Pour la Fédération française pour les liens sociaux, ce cadre renforce une conviction profonde : tisser des liens dès le plus jeune âge, c’est investir dans la santé, la résilience et la vitalité démocratique de la société de demain.
Source
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