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Explorer le « côté sombre » des liens sociaux et leurs effets sur la santé

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    Fédération liens sociaux
  • il y a 2 jours
  • 5 min de lecture

Depuis une quinzaine d’années, les liens sociaux sont progressivement reconnus comme un déterminant majeur de la santé. Les travaux sur le soutien social, l’isolement et la solitude ont montré, de façon désormais robuste, que l’absence de relations ou leur raréfaction est associée à une surmortalité, à une dégradation de la santé mentale et à une augmentation des maladies chroniques.


Mais un angle mort persiste. On parle peu des liens sociaux négatifs. Des relations présentes, parfois proches, mais sources répétées de tensions, de tracas, d’usure.


Une étude récente publiée dans la revue PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences) vient combler ce manque en explorant ce que les auteurs appellent la "face sombre" des liens sociaux. Elle montre que ces liens négatifs ne sont ni marginaux, ni anodins, et qu’ils constituent un facteur de risque biologique émergent, comparable, toutes proportions gardées, à certains comportements de santé bien identifiés


De quoi s'agit-il quand on parle de liens sociaux négatifs ?

L’étude de Lee et al. introduit la notion de hasslers, que l’on peut traduire par « personnes sources de tracas ». Il s’agit de membres du réseau social proche qui, de façon répétée, "compliquent la vie", génèrent des tensions, du stress ou des conflits.


Les auteurs ne parlent pas de conflits occasionnels ou de désaccords normaux. Seuls sont considérés comme "hasslers" les liens fréquemment problématiques. Cette distinction est essentielle, car toute relation humaine comporte une part d’irritation ou de friction sans que cela ne soit pathologique.


Or, ces hasslers sont loin d’être rares. Près de 30 % des personnes interrogées déclarent en avoir au moins un dans leur réseau proche. En moyenne, environ 8 % des relations d’un individu sont identifiées comme sources récurrentes de tracas.


La banalisation de ces relations est précisément l’un des points saillants de l’étude. Leur familiarité conduit souvent à les tolérer, à s’y adapter, voire à les normaliser. Ce caractère ordinaire explique sans doute pourquoi leurs effets à long terme sur la santé ont été si peu étudiés jusqu’ici.


Des liens négatifs socialement distribués

L’exposition aux liens sociaux négatifs n’est pas aléatoire et suit des lignes de vulnérabilité bien connues en santé publique.


Les femmes, les personnes en moins bonne santé perçue, les fumeurs quotidiens, ou encore celles et ceux ayant vécu des expériences infantiles adverses sont plus fréquemment exposés à ces relations tendues. Autrement dit, les liens négatifs tendent à s’accumuler là où les fragilités existent déjà.


Cette étude suggère que les liens sociaux peuvent devenir des espaces de reproduction des inégalités de santé, non seulement par défaut de soutien, mais aussi par surexposition à des relations chroniquement stressantes.


Un impact mesurable sur le vieillissement biologique

L’apport méthodologique majeur de cette étude tient à l’utilisation d’horloges épigénétiques de nouvelle génération, capables d’estimer le vieillissement biologique indépendamment de l’âge chronologique.


Les résultats sont sans ambiguïté et chaque hassler supplémentaire est associé à :

  • un rythme de vieillissement biologique accéléré de 1,5 %,

  • un âge biologique supérieur d’environ 9 mois par rapport à l’âge réel.


Pris isolément, ces effets peuvent sembler modestes. Mais le vieillissement est un processus cumulatif. Sur dix ou vingt ans, ces écarts s’additionnent et deviennent cliniquement pertinents.


Pour donner un ordre de grandeur, l’effet des liens sociaux négatifs représente environ 13 à 17 % de l’impact du tabagisme sur ces marqueurs biologiques. Ce n’est ni négligeable, ni anecdotique.


Un résultat particulièrement intéressant concerne la nature des liens concernés. Les effets biologiques varient fortement selon le type de relation.


Les liens familiaux apparaissent comme les plus délétères. Les tensions avec des parents ou des enfants sont associées aux accélérations de vieillissement les plus marquées. Ces relations ont une caractéristique commune : elles sont structurellement difficiles à éviter. L’obligation, la loyauté et l’interdépendance rendent le désengagement complexe, voire impossible, transformant le conflit en stress chronique.


Les liens non familiaux contraints (collègues, colocataires, voisins) montrent également des effets négatifs, notamment sur les indicateurs associés à la mortalité.


À l’inverse, les tensions conjugales, prises isolément, ne présentent pas d’association statistiquement significative avec le vieillissement épigénétique dans cette étude. Les auteurs avancent une hypothèse prudente : l’intimité et la réciprocité propres au couple pourraient atténuer l’impact physiologique des tensions, en les compensant par des dimensions de soutien et de proximité émotionnelle.


Ce résultat invite à dépasser une vision simpliste des relations "bonnes" ou "mauvaises". C’est la structure du lien, sa réversibilité, sa densité et sa capacité à offrir des ressources compensatoires qui semblent déterminantes.


Des effets bien au-delà de l’épigénétique

Les liens sociaux négatifs ne se contentent pas de modifier des marqueurs biologiques abstraits. Ils sont associés à une dégradation globale de la santé.


L’impact est particulièrement marqué sur la santé mentale. Chaque hassler supplémentaire est associé à une augmentation significative des symptômes dépressifs et anxieux. Les indicateurs physiques ne sont pas épargnés, avec des associations observées sur l’indice de masse corporelle, la répartition abdominale des graisses, l’inflammation chronique et la multimorbidité.


La cohérence de ces résultats, observés à la fois sur des mesures subjectives, cliniques et biologiques, renforce l’hypothèse d’un stress social chronique agissant comme un véritable facteur d’usure physiologique.


Quels mécanismes en jeu ?

Les auteurs évoquent des mécanismes désormais bien documentés.

Les interactions négatives répétées activent durablement l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien, entraînant une sécrétion prolongée de cortisol et d’adrénaline. Cette activation chronique contribue à l’inflammation, à la dérégulation immunitaire et à des modifications épigénétiques qui accélèrent le vieillissement cellulaire.


Ce qui frappe ici, c’est que des relations ordinaires, parfois invisibles dans les politiques publiques, peuvent produire des effets biologiques comparables à ceux de stress professionnels ou économiques reconnus.


Quels enseignements ?

Ces résultats invitent à un déplacement important du regard. Lutter contre la solitude et l’isolement reste indispensable. Mais cela ne suffit pas.


La qualité des liens existants, et en particulier leur dimension négative, doit être intégrée comme un enjeu de santé publique à part entière. Promouvoir le lien social ne consiste pas seulement à « créer des relations », mais aussi à réduire l’exposition à des relations délétères, notamment dans les contextes contraints.


Cela ouvre plusieurs pistes :

  • mieux repérer les environnements relationnels toxiques,

  • soutenir les capacités de régulation, de médiation et de désengagement relationnel,

  • penser les politiques sociales, familiales et professionnelles comme des écosystèmes relationnels, et non comme de simples agrégats d’individus.


En creux, cette étude rappelle une chose essentielle. Le lien social n’est pas toujours protecteur par nature. Il peut aussi user, contraindre, enfermer. Le reconnaître n’affaiblit pas le plaidoyer pour le lien social. Au contraire, cela le rend plus juste, plus exigeant, et plus fidèle à la réalité vécue.


Source : B. Lee,G. Ciciurkaite,S. Peng,C. Mitchell, & B.L. Perry, Negative social ties as emerging risk factors for accelerated aging, inflammation, and multimorbidity, Proc. Natl. Acad. Sci. U.S.A. 123 (8) e2515331123, https://doi.org/10.1073/pnas.2515331123 (2026).



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