Quand le lien social disparait : polarisation, rétrécissement relationnel et fragilisation démocratique
- Fédération liens sociaux

- il y a 12 minutes
- 5 min de lecture
La démocratie locale ne repose pas uniquement sur des règles institutionnelles, des procédures électorales ou des dispositifs de participation formalisés. Elle s’enracine aussi dans des interactions ordinaires, des conversations informelles, des rencontres répétées qui, jour après jour, façonnent un sentiment d’appartenance commune. Cafés, bars-tabacs, associations, équipements culturels ou sportifs constituent ainsi une infrastructure sociale : un ensemble de lieux matériels sans lesquels le lien social ne peut durablement se maintenir.
Une note récente de l’Observatoire du Bien-être du CEPREMAP, intitulée Quand les bars-tabacs ferment (Hugo Subtil, janvier 2026), apporte un éclairage empirique rigoureux sur les conséquences politiques de l’érosion de cette infrastructure. À partir de l’analyse d’environ 18 000 fermetures de bars-tabacs entre 2002 et 2022, combinée aux résultats électoraux sur longue période, l’étude met en évidence un lien causal entre la disparition de ces lieux et la progression du vote d’extrême droite en France.
Mais l’apport majeur du travail ne réside pas seulement dans ce constat électoral. Il réside surtout dans la mise au jour d’un mécanisme social plus profond : la fermeture des lieux de sociabilité s’accompagne d’une recomposition des relations locales, marquée par un rétrécissement des cercles de confiance, une moindre exposition à l’altérité et, à terme, une polarisation accrue des attitudes.
Le lien social comme condition matérielle de la vie démocratique
Depuis plusieurs décennies, la France connaît une érosion massive de ses lieux de sociabilité. Le nombre de cafés et bistrots est passé d’environ 200 000 établissements en 1960 à moins de 39 000 en 2023. Les petits commerces reculent, tandis que de nombreux services publics de proximité ont été transformés ou rationalisés, notamment dans les territoires ruraux et périurbains.
Ces évolutions sont souvent analysées sous l’angle économique ou logistique. L’étude invite à les considérer aussi comme des transformations des conditions matérielles de la vie collective. La disparition d’un bar-tabac ne correspond pas seulement à la perte d’un commerce ; elle signifie la disparition d’un espace où l’on peut s’attarder, observer, discuter, débattre sans objectif prédéfini. Autrement dit, un espace où se fabrique une sociabilité faiblement institutionnalisée, mais décisive.
Lorsque ces lieux disparaissent, les interactions se raréfient. La sociabilité tend à se déplacer vers la sphère privée et à se recomposer autour de réseaux d’amitié plus restreints, plus homogènes socialement et culturellement. Ce mouvement ne concerne pas uniquement les personnes qui fréquentaient ces établissements : il affecte l’ensemble du tissu relationnel local.
Un effet politique qui s’inscrit dans le temps long
L’un des résultats les plus robustes de l’étude est que les effets politiques des fermetures ne sont pas immédiats. À la première élection suivant la disparition d’un bar-tabac, l’impact sur les comportements électoraux est quasi nul. Il augmente ensuite progressivement pour atteindre, vingt ans plus tard, un peu plus d’un point de pourcentage pour les élections législatives.
Ce profil temporel suggère que ce n’est pas l’événement de fermeture en lui-même qui transforme les attitudes, mais l’accumulation lente de ses conséquences relationnelles : moins d’occasions de se croiser, moins de discussions informelles, moins de confrontation quotidienne à des points de vue différents.
Le vote apparaît ainsi comme un traceur de transformations sociales plus profondes. Il signale qu’un territoire a progressivement perdu une partie des supports matériels permettant la délibération ordinaire.
La spécificité des lieux de sociabilité
Un élément central de l’étude est la distinction entre lieux « sociaux » et lieux « transactionnels ». Lorsque les auteurs analysent les fermetures de boulangeries ou de supérettes, ils n’observent pas le même schéma : ces communes votaient déjà davantage pour l’extrême droite avant la fermeture. La disparition d’un commerce alimentaire apparaît plutôt comme un symptôme du déclin, tandis que celle d’un bar-tabac agit comme un accélérateur de transformations relationnelles.
La différence tient à la fonction même de ces lieux. Une boulangerie est un espace de passage. Un bar-tabac est un espace de présence. On peut s’y asseoir sans but précis, y rester sans consommer beaucoup, y rencontrer des personnes que l’on ne connaît pas intimement. C’est cette possibilité de « présence sans finalité » qui crée un espace propice à la sociabilité.
L’étude montre que seuls les établissements remplissant cette fonction sociale (bars-tabacs, cafés, restaurants) sont associés à des effets politiques durables.
Rétrécissement des cercles de confiance et montée de la méfiance
Les travaux mobilisés dans la note décrivent une transformation des appartenances locales. Dans les territoires touchés par l’érosion des lieux de sociabilité, on observe un passage progressif :
d’un « nous » relativement ouvert, fondé sur la proximité spatiale et la fréquentation de lieux communs,
vers un « nous » plus restreint, centré sur les proches, les amis, les personnes déjà connues.
Ce rétrécissement des cercles de confiance n’est pas neutre. Il tend à renforcer les représentations déjà présentes, plutôt qu’à les confronter. La diminution de l’exposition quotidienne à des individus différents favorise des lectures plus homogènes du monde social et peut nourrir une méfiance accrue envers ceux qui restent en dehors du cercle.
La polarisation politique peut alors être comprise comme l’expression de cette polarisation relationnelle : moins de relations transversales, plus de frontières symboliques.
Les effets observés sont trois fois plus forts dans les communes rurales que dans les communes urbaines. Cette différence s’explique principalement par l’absence d’alternatives. En ville, la fermeture d’un établissement disperse les usagers vers d’autres lieux. À la campagne, elle supprime souvent le seul espace de rencontre existant.
Dans plus d’un cas sur cinq, un an après la fermeture d’un bar-tabac, la commune ne dispose plus d’aucun autre équipement de sociabilité. Cette disparition cumulative des lieux de rencontre accentue le repli relationnel.
Un élément nuance toutefois ce constat : la présence d’un tissu associatif dense atténue les effets. Les associations jouent un rôle d’amortisseur en offrant des espaces alternatifs de sociabilité. Mais cet amortisseur est fragile, car les fermetures de commerces tendent aussi à affaiblir la vie associative, dessinant une spirale négative.
Une dynamique qui n’est pas irréversible
L’étude montre que l’ouverture de bars-tabacs est associée à une baisse progressive et durable du vote d’extrême droite. Là encore, l’effet est lent, cumulatif, et s’installe sur plusieurs cycles électoraux.
Ce résultat est important : il suggère que les transformations observées ne relèvent pas d’un destin inéluctable. Les trajectoires relationnelles des territoires peuvent être infléchies.
Implications pour l’action publique
Les résultats invitent à considérer le lien social comme une infrastructure territoriale à part entière. Pas comme un supplément d’âme, mais comme un objet d’investissement, d’entretien et de protection.
Cela implique de :
penser les équipements de proximité aussi comme des lieux de rencontre,
soutenir durablement le tissu associatif,
intégrer les coûts sociaux et politiques de long terme dans les décisions de fermeture ou de rationalisation.
Pour les acteurs engagés dans la promotion des liens sociaux, ces enseignements renforcent une conviction centrale : agir sur la solitude, l’isolement et la qualité des relations n’est pas seulement une politique de bien-être. C’est une politique démocratique.
Lorsque les lieux pour se rencontrer disparaissent, la politique tend à devenir un face-à-face entre individus isolés et récits médiatiques nationaux. À l’inverse, préserver et recréer des espaces de sociabilité, c’est soutenir les conditions matérielles de la confiance, du désaccord civilisé et de la coexistence.
L’effritement du lien social n’est pas une fatalité. Mais il exige d’être pris au sérieux, avec la même rigueur que les autres infrastructures de la République.






Commentaires