Solitude et politiques publiques : que font les États ? | Notre série 2026
- Fédération liens sociaux

- il y a 2 jours
- 7 min de lecture
La Fédération française pour les liens sociaux inaugure aujourd’hui une nouvelle série d’articles consacrée aux politiques publiques dans le monde qui se préoccupent de la solitude et intitulée "La solitude, une affaire d'Etat". Cette série s’ouvre avec la préoccupation d'aller au delà des chiffres marquants, des constats alarmants et des déclarations bien intentionnées.
La solitude occupe aujourd’hui une place paradoxale dans le débat public. Elle est abondamment commentée, régulièrement quantifiée, souvent invoquée comme symptôme d’un malaise social plus large. Pourtant, elle reste rarement traitée comme un objet politique à part entière.
Notre point de départ est simple : sortir du registre du constat et interroger les choix publics.
Non pas pour désigner des modèles à imiter, mais pour comprendre ce que signifie, concrètement, prendre la solitude au sérieux dans l’action de l’État.
Pourquoi certains pays ont-ils décidé d’agir à l’échelle nationale ?
Sur quels leviers se sont-ils appuyés ?
Quels arbitrages ont-ils opérés, et avec quels angles morts ?
C’est à ces questions que cette série tentera d’apporter en 2026 des éléments de réponse, à raison d’un article par mois, en présentant 8 pays qui agissent actuellement avec une politique publique dédiée, en s’appuyant sur les documents officiels, les travaux scientifiques et l’analyse des politiques existantes.
Article introductif – Ce que révèle une étude internationale
L’article qui ouvre cette série s’appuie sur une étude internationale récente analysant l’ensemble des 194 États membres de l’Organisation mondiale de la Santé.
Son ambition n’est pas de mesurer la solitude en tant que telle, mais d’analyser la manière dont les États choisissent – ou non – d’y répondre par des politiques publiques explicites.
L’analyse repose sur un examen systématique des documents officiels disponibles. Sur 36 documents identifiés à l’échelle mondiale, 12 ont été retenus pour une analyse approfondie. Ils émanent de 8 États membres, tous des pays à revenu élevé, et correspondent à des politiques nationales mises en œuvre dans 10 entités politiques distinctes (Angleterre, Écosse et Pays de Galles étant analysés séparément).
Pays | Nom du Document | Type | Année |
Danemark | Stratégie nationale 2040 pour la réduction de la solitude | Stratégie | 2023 |
Plan d'action national contre la solitude | Plan d'action | 2023 | |
Finlande | Plan d'action national pour renforcer la participation et réduire la solitude | Plan d'action | 2024 |
Allemagne | Stratégie du gouvernement fédéral pour lutter contre la solitude | Stratégie | 2023 |
Japon | Plan prioritaire sur les mesures de lutte contre la solitude et l'isolement | Plan prioritaire | 2024 |
Pays-Bas | Un contre la solitude. Programme d'action 2022-2025 | Plan d'action | 2022 |
Suède | Ensemble pour un bon esprit de communauté dans toute la population | Stratégie | 2025 |
R-U Angleterre | A connected society - A strategy for tackling loneliness | Stratégie | 2018 |
Emerging Together: The Tackling Loneliness Network Action Plan | Plan d'action | 2021 | |
R-U Écosse | Recovering our Connections 2023-2026 | Stratégie | 2023 |
R-U Pays de Galles | Connected Communities | Stratégie | 2020 |
États-Unis | Our Epidemic of Loneliness and Isolation | Avis consultatif | 2023 |
Un constat central : une reconnaissance politique encore marginale
Premier enseignement, sans doute le plus frappant : en février 2025, seuls huit pays disposent d’une politique nationale explicitement dédiée à la solitude, à l’isolement social ou au renforcement des liens sociaux.
Ce chiffre est à mettre en regard de l’ampleur du phénomène. La solitude et l’isolement social concernent toutes les régions du monde et tous les âges de la vie. Les données disponibles indiquent que près de 12 % des adolescents se sentent souvent seuls, que 8,6 % des adultes européens déclarent une solitude fréquente, et que, dans les pays à faible revenu, entre 10 et 25 % des personnes âgées sont concernées.
Les conséquences associées sont désormais bien établies et documentés : surmortalité prématurée, maladies cardiovasculaires, troubles dépressifs, conduites suicidaires, fragilisation des trajectoires scolaires et professionnelles. Ces effets s’inscrivent dans des inégalités sociales, territoriales et économiques marquées.
Autrement dit, le problème est massif, mais la réponse politique demeure l’exception.
Des objectifs largement partagés… en apparence
L’analyse des politiques existantes met en évidence un socle commun d’objectifs.
Malgré des contextes nationaux variés, plusieurs objectifs transversaux émergent des politiques analysées :
Sensibiliser et réduire la stigmatisation (tous les pays).
Soutenir les individus et les organisations dans la gestion de la solitude (tous les pays).
Promouvoir la collaboration intersectorielle (gouvernement, secteur privé, secteur tertiaire) (tous les pays).
Construire des communautés plus fortes et renforcer les approches locales (Danemark, Finlande, Japon, Écosse, Pays de Galles, Pays-Bas, États-Unis).
Financer la recherche pour renforcer les connaissances (Danemark, Angleterre, Allemagne, Pays-Bas, États-Unis).
Intégrer les préoccupations liées à la solitude dans les politiques gouvernementales (Danemark, Finlande, Angleterre, États-Unis).
Certains pays ont fixé des objectifs uniques, comme le Danemark, qui vise à réduire de moitié le nombre de personnes se déclarant seules d'ici 2040, ou les États-Unis, qui appellent à une réforme de l'environnement numérique.
Les politiques proposent une large gamme d'interventions, qui peuvent être classées selon une taxonomie en six types et quatre niveaux de mise en œuvre.
Types d'Intervention | Exemples Courants |
1. Accès social | Améliorer les infrastructures sociales, les espaces communautaires et l'accès aux services. |
2. Formation aux compétences | Développer les compétences sociales, émotionnelles et numériques (écoles, bénévoles). |
3. Facilitation de l'engagement social | Encourager le bénévolat, promouvoir les espaces multigénérationnels, prescription sociale. |
4. Thérapie psychologique | Améliorer l'accès aux services psychologiques, interventions thérapeutiques ciblées. |
5. Approches systémiques | Créer une base de connaissances, identifier les lacunes dans les données et les preuves. |
6. Interventions multi-composantes | Partage de connaissances intersectoriel, soutien aux changements politiques. |
La plupart des pays privilégient des interventions aux niveaux communautaire (soutien au bénévolat, amélioration des infrastructures) et sociétal (campagnes de sensibilisation, réformes politiques). Les interventions de type thérapie psychologique sont les moins fréquemment mentionnées.
Plusieurs pays intègrent explicitement la recherche comme levier de structuration de l’action publique, tandis que certains vont plus loin en inscrivant la solitude dans l’ensemble des politiques gouvernementales.
À ce niveau, un consensus semble émerger mais il se fissure dès que l’on examine les moyens concrets de mise en œuvre.
Des divergences majeures sur les moyens, le financement et l’évaluation
Les approches diffèrent fortement en matière de financement. Les Pays-Bas, le Danemark, le Royaume-Uni et le Japon décrivent explicitement de nouveaux financements. Le Japon a alloué environ 42 millions de dollars par an pour soutenir les organisations à but non lucratif. En revanche, la Finlande, l'Allemagne et les États-Unis mentionnent l'utilisation de cadres financiers existants, rendant les engagements spécifiques moins clairs.
Les dispositifs de suivi et d’évaluation constituent un autre point de fragilité. Les pratiques varient de rapports de progrès annuels (Angleterre) et d'examens ministériels (Japon) à une absence de mécanisme de suivi documenté (Suède, États-Unis). Une difficulté majeure, soulignée par une évaluation commandée par le Pays de Galles, est le manque d'infrastructures de données adéquates pour mesurer l'impact des politiques à long terme et attribuer les changements observés spécifiquement à ces interventions.
À ce jour, aucune politique nationale de lutte contre la solitude n’a fait l’objet d’une évaluation rigoureuse de son efficacité.
Des trajectoires politiques très différenciées
L’étude montre également que ces politiques ne naissent pas de la même manière. Certaines sont issues d’un activisme ancien de la société civile, progressivement repris par les pouvoirs publics. D’autres résultent d’initiatives ministérielles directes ou de collaborations étroites entre chercheurs et décideurs. Dans tous les cas, la présence d’un portage politique fort apparaît comme un facteur déterminant.
Les réponses nationales reflètent aussi des choix de fond : approche décentralisée aux Pays-Bas, inscription dans la loi au Japon, stratégie pilotée par la recherche en Finlande, cadrage de la solitude comme phénomène structurel en Suède, accent mis sur la prescription sociale en Angleterre.
Ces différences montrent qu’il n’existe pas une seule manière de « faire politique » face à la solitude, mais une pluralité de modèles, chacun avec ses forces et ses limites.
Un enjeu décisif : le cadrage du problème
Enfin, l’étude souligne combien la manière de nommer le problème influence considérablement les solutions envisagées.
Solitude vs. Liens sociaux : La plupart des pays se concentrent sur la "solitude", ce qui permet des interventions ciblées mais avec le risque d'individualiser le problème. L'approche américaine axée sur la "connexion sociale" offre un récit plus positif centré sur les solutions mais peut manquer d'urgence perçue.
Risques du cadrage en terme de santé publique : Présenter la solitude uniquement comme un problème de santé publique (risques pour la santé, coûts pour le système de santé, perte de productivité) peut favoriser des solutions individualisées à court terme, négligeant les déterminants structurels plus profonds comme l'austérité, les inégalités sociales et le manque d'infrastructures sociales.
Ce que révèle surtout l’absence de politiques
Au-delà des politiques existantes, l’un des enseignements majeurs de cette étude tient à ce qu’elle ne montre pas : l’absence de stratégie nationale dans l’immense majorité des pays. Que seuls 8 des 194 États membres de l’Organisation mondiale de la Santé aient formalisé une politique dédiée à la solitude interroge moins la connaissance du phénomène que les conditions de l’action publique elle-même. Les raisons possibles incluent :
L'inaction calculée, idéologique ou réticente des gouvernements.
Des priorités concurrentes et des ressources limitées.
La complexité de la collaboration intersectorielle.
Le décalage entre les programmes de prévention à long terme et les cycles électoraux courts.
Le manque de preuves solides sur l'efficacité des interventions à grande échelle.
En proposant cette analyse détaillée, cet article cherche avant tout à ouvrir le débat et la réflexion sur des bases solides. Il met en lumière un fossé politique mondial, mais aussi des expériences concrètes, imparfaites, parfois fragiles, qui montrent ce que signifie – très concrètement – faire de la solitude un objet de politique publique.
La suite de la série reviendra sur ces expériences, pays par pays, en les interrogeant à partir de questions directrices claires. Notre objectif est simple : éclairer les choix possibles pour la France, en montrant ce que ces politiques rendent possibles, ce qu’elles négligent, et les conditions nécessaires pour qu’elles produisent des effets durables.
Pour aller plus loin : l'épisode 9 de notre podcast consacré à cette étude.
Source : Goldman, N., Alemdar, M., Megges, H., Matsumoto, N., Schoenmakers, E., Van Den Berg, P., Lasgaard, M., Christiansen, J., Junttila, N., Goldman, A., Draxl, D., El-Osta, A., & Qualter, P. (2025). National policy responses to address loneliness : A global scoping review of 194 WHO member states. Health Policy, 165, 105553. https://doi.org/10.1016/j.healthpol.2025.105553






Commentaires