Suède : quand la solitude devient un enjeu d’égalité et de cohésion nationale
- Fédération liens sociaux

- il y a 5 jours
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Cet article inaugure notre série 2026 consacrée aux pays de l’OCDE qui ont fait de la solitude un objet explicite de politique publique. Notre ambition est avant tout de mieux comprendre comment certains États ont choisi de nommer le problème, de le cadrer politiquement, d’organiser la réponse. Observer leurs arbitrages, leurs angles morts, leurs innovations. Et interroger, en creux, ce que cela révèle pour la France. La Suède est le premier pays que nous analysons.
Un volontarisme qui ne surgit pas de nulle part
Le 28 février 2025, la Suède adopte sa première stratégie nationale contre la solitude : Tillsammans för god gemenskap i hela befolkningen (« Ensemble pour un bon esprit de communauté dans toute la population »).
Le texte est publié par l’Agence de santé publique suédoise, à la demande du gouvernement. Pourquoi maintenant ? Plusieurs éléments semblent converger.
La Suède est l’un des pays européens où la proportion de ménages d’une seule personne est la plus élevée. L’autonomie individuelle y est valorisée, mais cette individualisation structurelle crée des fragilités relationnelles, notamment chez les jeunes adultes et les personnes âgées.
Les données nationales de 2024 citées dans la stratégie sont claires :
6 % des adultes déclarent être souvent ou toujours affectés par la solitude.
8 % n’ont pas d’ami proche.
13 % n’ont personne avec qui partager pensées et sentiments.
Chez les élèves de 11, 13 et 15 ans, un sur six déclare se sentir souvent ou toujours seul.
La solitude est plus fréquente chez les personnes en situation de handicap, hors emploi, chez les jeunes, les personnes âgées, les personnes nées à l’étranger ou appartenant aux minorités LGBTQI+.
Dans un pays dont l’identité politique repose fortement sur l’égalité, ces écarts ne peuvent être considérés comme marginaux. La stratégie suèdoise le dit explicitement : la solitude n’est pas seulement un problème individuel. C’est un problème de santé publique et un problème sociétal.
Un portage politique assumé : le rôle clef de Jakob Forssmed
Le volontarisme suédois ne tient pas seulement aux données. Il tient aussi à un portage politique clair et impactant.

Le ministre des Affaires sociales, Jakob Forssmed, a fait de la lutte contre la solitude un axe structurant de son action. Il l’inscrit dans la continuité de la stratégie nationale pour la santé mentale et la prévention du suicide, explicitement mentionnée dans la stratégie. Il a également porté ce sujet dans les espaces internationaux, contribuant à inscrire la solitude dans les débats européens et dans le sillage des travaux de l’OMS sur les liens sociaux.
Jakob Forssmed n’est pas un ministre “de la solitude”. Il est ministre des Affaires sociales, avec un périmètre incluant santé publique, santé mentale et prévention du suicide. La stratégie suédoise contre la solitude est ici explicitement articulée à la stratégie nationale pour la santé mentale et à l’objectif plus large d’égalité en santé. Autrement dit, son engagement est cohérent avec son portefeuille, l’augmentation documentée des troubles psychiques chez les jeunes, et également une tradition politique chrétienne-démocrate centrée sur la communauté, la famille, les corps intermédiaires.
Mais ce qui est intéressant, c’est que Jakob Forssmed a choisi de ne pas limiter la solitude au champ strictement sanitaire. Il la politise comme enjeu de cohésion sociale et le cœur du document repose sur une idée forte : créer « des conditions équitables pour les liens sociaux ».
Une stratégie centrée sur l’égalité des conditions
Cette stratégie affirme clairement que chacun doit disposer des mêmes possibilités d’accès aux lieux promoteurs de liens sociaux. Le diagnostic est explicite : l’accès aux relations sociales est inégalement réparti et ces inégalités ont des causes structurelles. Ce cadrage change la nature du problème. La solitude devient un révélateur d’inégalités d’accès à l’infrastructure sociale.
La stratégie suédoise décline ainsi trois sous-objectifs avec une structuration qui évite un biais fréquent : intervenir uniquement au niveau individuel sans transformer les conditions sociales.
Rendre les lieux promoteurs de liens accessibles à tous : Il s’agit d’un niveau structurel. Urbanisme, transports, proximité des services, espaces publics, accès au numérique. Le texte évoque explicitement la planification universelle et l’intégration d’analyses d’impact social dans l’aménagement du territoire. La solitude est ici abordée comme une question d’environnement social.
Réduire les obstacles à la participation : Les barrières peuvent être physiques, économiques, linguistiques, psychologiques ou liées à la stigmatisation. Les actions envisagées incluent des activités gratuites de proximité, la lutte contre la stigmatisation de la solitude et l’adaptation des dispositifs existants aux groupes les plus exposés.
Réduire la solitude chronique : La stratégie distingue implicitement solitude transitoire et solitude chronique. Lorsque la solitude est installée, des interventions ciblées sont nécessaires : repérage actif, questions systématiques dans les écoles et le système de santé, coopération entre professionnels et société civile
Trois thèmes irriguent l’ensemble de la stratégieu suèdoise.
Apprendre : renforcer la légitimité du sujet et réduire la stigmatisation.
Rendre visible : intégrer la question dans les activités ordinaires des institutions.
Collaborer : organiser une coopération entre État, régions, municipalités, entreprises, société civile et chercheurs.
Enfin, la stratégie appelle à une mobilisation collective et détaille précisément le rôle attendu de chaque acteur. Elle fonctionne comme un cadre d’alignement plutôt que comme un catalogue d’actions ponctuelles.
Tous les acteurs de la société doivent contribuer à ce plan stratégique. C’est la seule façon d’atteindre l’objectif global d’égalité des chances dans les liens sociaux et de se rapprocher de la vision d’une communauté harmonieuse pour l’ensemble de la population. Souvent, il ne s’agit pas de lancer de nouveaux projets ou initiatives, mais de consolider les actions déjà entreprises en sensibilisant le public à la solitude. Rassembler les différents acteurs et montrer comment chacun peut contribuer devient un élément central de notre stratégie.
2026 : la mobilisation du monde économique face à la solitude
En janvier 2026, cette logique d’alignement prend une dimension nouvelle. Jakob Forssmed a accueilli la troisième réunion annuelle des PDG du Réseau d’entreprises pour le renforcement du lien social et la lutte contre l’isolement, créé en 2023. Une vingtaine d’entreprises issues de secteurs variés – immobilier, commerce, agroalimentaire, tourisme – participent à ce réseau.
Le message du ministre est clair : la solitude ne peut être vaincue seule. Les entreprises disposent d’un levier unique pour agir sur la vie quotidienne de leurs clients et de leurs salariés. Ce point est en cohérence avec la stratégie, qui identifie explicitement le secteur économique comme acteur central
Les acteurs du monde du travail sont imobilisées pour :
créer des lieux favorisant les rencontres,
soutenir des initiatives locales,
développer des routines sociales pour les nouveaux employés,
permettre l’engagement bénévole sur le temps de travail.
Ce n’est pas une logique de mécénat périphérique. C’est une interrogation sur la manière dont l’activité économique elle-même peut devenir support de lien social.
La solitude est ainsi pensée comme un enjeu d’infrastructure relationnelle, qui traverse le travail, le commerce, l’habitat, la mobilité.

Un point de tension : moyens et évaluation
La stratégie parait ambitieuse dans son cadrage et en même temps plus prudente dans ses moyens. Aucun budget nouveau clairement identifié n’apparaît dans le document. L’accent est mis sur la coordination et l’intégration dans les cadres existants
Les modalités précises d’évaluation à long terme restent à préciser. La question est exigeante : comment mesurer l’effet d’une politique visant des déterminants structurels ?
Ce que la France peut observer
La Suède ne propose pas un modèle exportable clé en main. Elle propose une série d'hypothèses.
Première hypothèse : la solitude peut être pensée comme une inégalité d’accès aux infrastructures sociales.
Deuxième hypothèse : l’entreprise n’est pas seulement un acteur économique, mais peut être une arène relationnelle.
Troisième hypothèse : un portage politique explicite transforme un sujet compassionnel en enjeu structurel.
Les prochains articles de notre série 2026 analyseront d’autres trajectoires nationales – Danemark, Finlande, Japon, Royaume-Uni, Pays-Bas, Allemagne, États-Unis – pour comparer leurs choix de cadrage, leurs instruments, leurs résultats. La Suède ouvre cette série parce qu’elle pose une question simple et profonde : si l’égalité est un principe fondateur, peut-on accepter que l’accès aux liens sociaux reste inégalement réparti ?






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