Ce que les crises climatiques révèlent de notre manière de faire société

Incendies, canicules, inondations : lorsque survient la catastrophe, notre regard se porte naturellement vers les moyens de secours, les capacités hospitalières, les dispositifs d'évacuation, les infrastructures capables de résister. Tout cela est évidemment essentiel.
Mais une autre infrastructure entre alors en jeu. Elle ne figure sur aucune carte, ne se construit ni en béton ni en acier et demeure largement invisible tant que tout va bien : celle de nos liens sociaux.
Qui sait qu'une personne âgée vit seule au bout de la rue ? Qui ira frapper à sa porte lorsque la température dépassera 40 °C ? Qui peut appeler qui lorsqu'il faut trouver un hébergement en quelques heures ? Une mairie, une association et un CCAS ont-ils attendu la catastrophe pour apprendre à travailler ensemble ? Et lorsque les secours institutionnels sont saturés, qui reste auprès de ceux qui ont peur, qui transporte, accueille, écoute, rassure ?
C'est à ces questions que la Fédération française pour les liens sociaux a consacré son webinaire « Ce que les crises climatiques révèlent de notre manière de faire société », organisé le 30 septembre. Les témoignages de terrain et les travaux présentés au cours de cet échange convergent vers une même idée : la capacité d'une société à affronter une crise climatique dépend surtout de la qualité des liens qu'elle a construits bien avant que celle-ci ne survienne.
La crise révèle ce que le temps ordinaire rend invisible
Les incendies qui ont frappé la Gironde cette année en donnent une illustration saisissante.
Myriam Boiroux et Géraldine Ephreme, de Monalisa Gironde, ont raconté l'arrivée, parfois au milieu de la nuit, de personnes évacuées dans l'urgence. Certaines étaient profondément désorientées. D'autres arrivaient avec leur animal pour seul compagnon. Et la catastrophe a soudain rendu visibles des personnes qui, jusque-là, ne l'étaient guère.
Des personnes âgées vivant seules, parfois éloignées de leur famille, ne fréquentant pas les services sociaux, ne demandant aucune aide particulière. Elles n'étaient pas nécessairement identifiées comme « vulnérables ». Jusqu'au jour où il a fallu partir.
Reprenant les mots de Jean-Luc Brustis, des Petits Frères des Pauvres, Géraldine Ephreme résume ce que la crise a brutalement révélé :
« Vraiment cette crise a mis en exergue les invisibles. Les invisibles qu'on ne voit jamais et qui, pour la plupart, sont des gens qui vivent seuls, qui n'ont pas accès ou qui ne demandent pas d'aides sociales. »
Cette observation de terrain rejoint l'analyse proposée au cours du webinaire par Véronique de Geoffroy, directrice générale du Groupe URD :
« La vulnérabilité, elle est relationnelle et socialement construite. On n'est pas vulnérable en soi. En fait, on est vulnérable notamment du fait de la fragilité de nos liens. Les invisibles du quotidien restent invisibles dans l'urgence. »
La vulnérabilité n'est plus seulement envisagée ici comme une caractéristique attachée à une personne, à son âge, à son état de santé ou à sa situation sociale. Elle dépend aussi des relations dans lesquelles cette personne est inscrite et des ressources qu'elle peut mobiliser lorsqu'un événement vient bouleverser son quotidien.
On peut disposer d'un logement, être autonome dans sa vie quotidienne, ne relever d'aucun dispositif d'accompagnement et se retrouver pourtant extrêmement exposé lorsque les conditions ordinaires disparaissent. Non parce que l'on serait soudain devenu fragile, mais parce qu'il n'y a personne à proximité pour savoir que l'on a besoin d'aide.
La catastrophe agit ainsi comme un révélateur. Elle fait apparaître brutalement les liens, mais aussi les absences de liens, que le temps ordinaire laisse dans l'ombre.
Non, les catastrophes ne produisent pas le "chacun pour soi"
Il existe un récit tenace de la catastrophe. Lorsque l'ordre ordinaire s'effondrerait, les comportements civilisés disparaîtraient avec lui. La peur ferait ressurgir la compétition, la défiance, le pillage, le chacun pour soi. Cette représentation irrigue une partie de notre imaginaire collectif, des récits survivalistes jusqu'à certaines conceptions de la gestion des catastrophes.
Véronique de Geoffroy et Pablo Servigne l'ont rappelé au cours du webinaire : dans de nombreuses catastrophes, on observe au contraire l'apparition rapide de comportements d'entraide. Des habitants hébergent leurs voisins, organisent des évacuations, distribuent des ressources, recherchent les personnes disparues. Des inconnus coopèrent.
Ce phénomène ne signifie évidemment pas que les secours professionnels deviennent secondaires. Il invite plutôt à sortir d'une représentation dans laquelle la population serait uniquement composée de victimes attendant d'être secourues.
Cette capacité d'action reste pourtant souvent peu visible. Les dispositifs institutionnels savent comptabiliser les interventions, les moyens engagés, les personnes prises en charge. Ils savent beaucoup moins bien rendre compte de cette multitude de gestes ordinaires sans lesquels une partie de la réponse à la catastrophe n'aurait tout simplement pas lieu.
Pablo Servigne propose à cet égard de substituer au réflexe « survivaliste » une attitude qu'il qualifie de « supervivaliste » :
« C'est la qualité du lien social qui est primordiale... Quand vous voyez une crise arriver, il faut faire du lien, plus de lien que d'habitude : c'est ce qu'on a appelé le réflexe supervivaliste. »
L'image renverse notre représentation spontanée de la sécurité. Face au danger, le premier réflexe ne devrait pas nécessairement être de fermer sa porte. Il peut aussi être de savoir à quelles portes frapper.
Nous ne sommes pas tous égaux devant une canicule
Cette dimension relationnelle des catastrophes est particulièrement bien documentée dans les travaux du sociologue américain Eric Klinenberg sur la canicule de Chicago de 1995.
Son enquête est devenue classique parce qu'elle a déplacé le regard. Pour comprendre pourquoi certains quartiers avaient payé un tribut beaucoup plus lourd que d'autres, il ne suffisait pas d'étudier la température, l'âge des habitants ou leur niveau de revenu. Il fallait regarder la vie sociale des quartiers.
Des commerces où l'on se rencontre. Des lieux où l'on peut entrer. Une rue dans laquelle on connaît quelques visages. Des espaces où des habitants âgés peuvent sortir sans craindre pour leur sécurité. Des voisins susceptibles de remarquer une absence inhabituelle.
Klinenberg parlera d'« infrastructure sociale » pour désigner ces lieux et ces conditions matérielles qui rendent possibles les interactions.
Nous avons appris à penser notre préparation aux crises en termes d'infrastructures physiques : hôpitaux, routes, réseaux électriques, systèmes d'alerte, bâtiments adaptés aux fortes chaleurs. Nous investissons, à juste titre, pour les rendre plus robustes. Mais qu'en est-il de nos infrastructures sociales ?
Pablo Servigne l'a formulé de manière volontairement provocatrice au cours de l'échange :
« Il vaut mieux aujourd'hui miser sur les infrastructures sociales que les infrastructures techniques. »
Il ne s'agit évidemment pas d'abandonner les secondes au profit des premières. L'intérêt de cette proposition tient précisément à ce qu'elle bouscule une hiérarchie devenue presque évidente : nous savons reconnaître un réseau électrique, un hôpital ou une digue comme des investissements nécessaires à notre sécurité collective ; nous avons beaucoup plus de difficultés à accorder cette même valeur aux lieux, aux organisations et aux relations qui permettent aux personnes de se connaître et de s'entraider.
Un quartier dans lequel personne ne connaît personne peut parfaitement fonctionner par temps ordinaire. Chacun rentre chez soi, effectue ses achats, se déplace, travaille. Rien ne semble manquer. Puis vient la canicule et la question qui paraissait presque anecdotique quelques semaines auparavant devient soudain vitale : quelqu'un remarquera-t-il que cette personne n'est pas sortie depuis deux jours ?
Des liens forts, mais aussi des liens légers
Nous pensons souvent le lien social à travers les relations les plus proches : la famille, les amis, celles et ceux sur lesquels nous savons pouvoir compter. Pablo Servigne les désigne comme nos « liens denses ». Ils constituent en quelque sorte notre « réseau des tempêtes ». Lorsque survient l'épreuve, ils nous maintiennent à flot.
Mais une société ne peut tenir uniquement grâce à l'addition de petits cercles de proches.
Elle a également besoin de relations moins intenses : un voisin de palier, une commerçante que l'on connaît depuis plusieurs années, un collègue, quelqu'un que l'on croise régulièrement au café ou dans une association. Des personnes dont nous ignorons parfois beaucoup de choses mais avec lesquelles existe déjà une forme minimale de reconnaissance et de confiance.
Ces liens légers sont essentiels parce qu'ils relient entre eux des univers sociaux qui, autrement, pourraient ne jamais se rencontrer. Une société constituée uniquement de communautés très soudées peut être extraordinairement solidaire à l'intérieur de chacune d'elles tout en restant profondément fragmentée. Ce qui fait société tient aussi à ces relations plus ténues, à ces passerelles entre les groupes, à cette possibilité de demander de l'aide à quelqu'un qui n'appartient pas à notre cercle intime.
L'entraide ne s'improvise pas
Le retour d'expérience girondin apporte ici une autre leçon. Lorsque les incendies ont commencé, certains territoires disposaient déjà de relations de coopération entre collectivités, CCAS, associations et habitants. Les personnes se connaissaient. Elles avaient travaillé ensemble. Elles savaient qui appeler. Cette connaissance préalable peut sembler triviale. Elle ne l'est plus lorsqu'une crise éclate un samedi matin de juillet et qu'il faut mobiliser des personnes en quelques heures.
On ne construit pas la confiance dans l'urgence.
On peut déclencher un plan de secours et mobiliser des moyens. On ne peut pas décréter que des organisations qui se connaissent à peine vont soudain coopérer parfaitement, pas davantage que l'on ne peut ordonner à des habitants qui ne se sont jamais parlé de former instantanément une communauté. Le temps de la crise dépend donc en partie de ce qui s'est passé pendant le temps ordinaire.
C'est à ce niveau que notre conception de la prévention doit évoluer. Préparer un territoire aux catastrophes ne consiste pas seulement à prévoir ce que chacun devra faire lorsque la catastrophe surviendra. Cela consiste aussi à créer, longtemps auparavant, les conditions dans lesquelles les personnes auront appris à se connaître, à se faire confiance et à agir ensemble.
Les liens de demain se construisent aujourd'hui
Le changement climatique rendra certaines crises plus fréquentes ou plus intenses. Nous devrons renforcer nos bâtiments, adapter nos villes, préparer nos systèmes de santé et améliorer encore nos dispositifs de secours. Mais cela ne suffira pas.
Il faudra aussi nous demander dans quelle société ces crises vont survenir. Une société dans laquelle chacun dispose d'un cercle sur lequel compter ? Une société où un voisin remarque une absence ? Où les associations et les institutions savent déjà travailler ensemble ? Où il existe encore des lieux dans lesquels des personnes qui n'avaient aucune raison de se rencontrer peuvent apprendre à se connaître ? Ou une société extraordinairement équipée, mais dans laquelle nous serions devenus progressivement étrangers les uns aux autres ?
Au terme du webinaire, Boris Calen, président de la Fédération française pour les liens sociaux et délégué général de Monalisa France, déplaçait ainsi la question :
« La question n'est peut-être pas seulement : “De quel lien avons-nous besoin ?” La question est aussi : “Quelle société voulons-nous construire ?” [...] Les liens sociaux sont aux sociétés ce que les fondations sont au bâtiment : on ne les voit pas toujours, mais c'est eux qui empêchent l'effondrement. »
La valeur des liens sociaux apparaît avec une netteté particulière lorsque survient la catastrophe. Leur paradoxe est qu'il est alors souvent trop tard pour commencer à les construire. Les liens dont nous aurons besoin lors de la prochaine canicule, du prochain incendie ou de la prochaine inondation se tissent aujourd'hui.







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