Nos solitudes modernes : avons-nous organisé une société qui empêche de faire lien ?

À l'occasion d'un webinaire organisé le 27 octobre 2026 par la Fédération française pour les liens sociaux, la journaliste Alice Raybaud, autrice de Nos solitudes. Déjouer les politiques de l'isolement (La Découverte, 2026), a proposé une lecture résolument politique de nos difficultés à nouer et à entretenir des relations. Une invitation à ne plus considérer la solitude comme une simple affaire individuelle, mais à interroger les conditions collectives dans lesquelles nos liens se construisent, se fragilisent ou disparaissent.
Nous n'avons probablement jamais autant parlé de solitude. Les enquêtes se multiplient, ses conséquences sur la santé sont mieux documentées et les pouvoirs publics commencent à mesurer l'ampleur du phénomène. Pourtant, notre manière de l'expliquer s'envisage le plus souvent par le prismme de l'individu.
Nous serions devenus trop absorbés par nos écrans, trop occupés, trop exigeants dans nos relations, insuffisamment disponibles pour les autres. À chacun, dès lors, de faire quelques efforts supplémentaires : sortir davantage, rejoindre une association, engager la conversation avec son voisin, apprendre à mieux communiquer.
Ces conseils ne sont pas nécessairement dépourvus de pertinence. Mais ils laissent dans l'ombre une question autrement plus dérangeante : que reste-t-il de notre capacité à faire lien lorsque les conditions matérielles, sociales et économiques de la rencontre se dégradent ?
C'est cette interrogation qui traverse l'essai d'Alice Raybaud et qui a nourri notre échange du 27 octobre. Après Nos puissantes amitiés, publié en 2024, la journaliste du Monde a entrepris d'explorer l'envers de nos relations : les solitudes contemporaines, leurs multiples visages et les mécanismes qui contribuent à les produire. Son enquête nous invite à un déplacement du regard. Il ne s'agit avant tout de comprendre pourquoi notre société semble éprouver tant de difficultés à rendre les relations possibles.
Des solitudes que nous ne savons pas toujours reconnaître
Tout a commencé, raconte Alice Raybaud, lors des rencontres organisées en librairie autour de son précédent ouvrage consacré à l'amitié. Elle venait parler de la puissance des relations amicales. Les lecteurs, eux, lui parlaient de leurs difficultés à rencontrer des personnes, à entretenir leurs amitiés, à trouver leur place dans un monde où les liens semblent devenus plus difficiles à construire. Cette parole, souvent douloureuse, a constitué le point de départ de son enquête.
Au fil de son livre, nous rencontrons Adèle, 88 ans, dont le quotidien à domicile est rythmé par quelques visites ; Léon, 21 ans, qui redoute les vacances ; Joséphine, 31 ans, pour qui entretenir des amitiés est devenu financièrement difficile ; ou encore Nellie, qui tient un café en Bretagne et se décrit comme une sorte de psychologue du village.
Ces existences n'ont, en apparence, que peu de choses en commun. Elles traversent des générations, des territoires et des milieux sociaux différents. Elles racontent pourtant, chacune à leur manière, combien les relations dépendent des conditions dans lesquelles nous vivons.
La solitude ne se confond pas avec l'isolement social. On peut disposer d'un réseau relationnel relativement étendu et éprouver néanmoins un profond sentiment de solitude. On peut vivre en couple, partager un logement avec ses enfants, travailler au contact de nombreuses personnes et ne pas se sentir véritablement reconnu, entendu ou soutenu.
Alice Raybaud insiste sur cette dimension souvent négligée : la solitude peut être l'expérience de ne pas compter pour quelqu'un, de ne pas trouver sa place, de ne pas appartenir à un collectif. Elle rappelle aussi que les personnes rencontrées au cours de son enquête avaient souvent un désir profond de raconter leur expérience. Non seulement pour exprimer leur souffrance, mais également pour décrire les obstacles qui les empêchaient de construire des relations : difficultés de mobilité, précarité, logement, manque de temps ou disparition des lieux de rencontre.
Leurs récits ne parlent donc pas uniquement de leur vie intime. Ils disent aussi quelque chose de notre organisation sociale.
Une « société de l'absence » : quand les lieux de rencontre disparaissent
L'une des expressions les plus frappantes de l'essai est celle de « société de l'absence ». Elle désigne une transformation progressive de nos environnements quotidiens : la disparition ou l'affaiblissement des espaces dans lesquels les relations pouvaient naître sans avoir été préalablement organisées. Un banc sur lequel on s'arrête. Une place où l'on se retrouve. Une bibliothèque, un gymnase, une salle des fêtes. Un commerce où l'on échange quelques mots. Un café où l'on peut entrer sans connaître personne. Des lieux qui constituent des supports de sociabilité, qui rendent possibles ces rencontres modestes, parfois imprévues, à partir desquelles se construisent la familiarité, la confiance et, quelquefois, des relations plus profondes.
Or Alice Raybaud décrit une érosion de ces espaces. L'aménagement urbain lui-même peut devenir dissuasif. Les bancs disparaissent ou deviennent inconfortables. Certains dispositifs cherchent explicitement à décourager la présence de populations jugées indésirables. Les centres-bourgs perdent leurs commerces, les services publics s'éloignent et les occasions de rencontre se raréfient.
« Une des grandes causes de la montée de la solitude est principalement à aller chercher dans ce que j'appelle l'érosion de l'espace public. »
La journaliste évoque également ce qu'elle appelle la « France du colis » : une organisation économique dans laquelle une part croissante de nos besoins peut être satisfaite sans quitter son domicile. Faire ses achats, se divertir, travailler, pratiquer certaines activités : tout semble progressivement pouvoir être ramené à l'espace privé.
Ce mouvement offre indéniablement des commodités nouvelles. Mais que deviennent les relations qui naissaient autrefois de ces déplacements, de ces attentes, de ces conversations sans objet particulier ? La disparition des lieux de sociabilité affecte particulièrement celles et ceux qui ne disposent pas déjà d'un réseau relationnel solide. Lorsque les rencontres se déroulent essentiellement dans les domiciles privés, il faut souvent appartenir à un cercle pour pouvoir y entrer.
Le foyer ne suffit plus à faire société
Cette évolution rejoint une autre transformation examinée dans l'ouvrage : le repli progressif des sociabilités sur le foyer et la famille nucléaire. Nos sociétés ont largement valorisé un idéal d'autonomie résidentielle et familiale. Le couple, les enfants, la maison individuelle sont devenus, pour beaucoup, les principaux horizons de la vie intime.
Alice Raybaud rappelle pourtant que ce modèle n'a rien d'universel ni d'immuable. D'autres organisations familiales et communautaires ont existé, dans lesquelles les solidarités dépassaient plus largement le cercle conjugal ou biologique.
Il ne s'agit pas pour autant de regretter sans réserve les communautés d'autrefois. La journaliste souligne combien l'émancipation individuelle, la mobilité et la possibilité de s'affranchir de certains cadres familiaux ou sociaux ont constitué des conquêtes précieuses. Le foyer peut être un espace de protection, d'affection et de soutien. Mais il ne saurait, à lui seul, porter l'ensemble de nos besoins relationnels.
Cette question se pose avec une acuité particulière dans les expériences de solitude maternelle, dans certaines situations conjugales ou lorsque les liens familiaux deviennent insuffisants pour faire face aux épreuves de l'existence. Elle invite aussi à reconnaître la diversité des attachements qui nous font vivre : amitiés, voisinages, relations intergénérationnelles, solidarités choisies, liens associatifs.
Sommes-nous devenus trop fatigués pour faire du lien ?
Au cours de notre échange, une autre question s'est imposée : celle du temps. Nous savons que les relations demandent de l'attention, de la disponibilité, une certaine régularité. Une amitié ne se décrète pas. Elle se construit progressivement, à travers des moments partagés, des expériences communes et une confiance qui s'approfondit. Mais que reste-t-il de cette disponibilité lorsque le travail occupe une place croissante dans nos existences ?
Alice Raybaud évoque l'intensification du travail, la multiplication des sollicitations, la porosité entre vie professionnelle et vie personnelle et cette fatigue qui finit par déborder sur l'ensemble de nos journées.
Nous pouvons désirer profondément entretenir nos relations et ne plus trouver l'énergie nécessaire pour le faire. Cette contradiction rappelle que la disponibilité relationnelle n'est pas seulement une qualité individuelle. Elle dépend aussi de nos horaires, de nos conditions de travail, de nos ressources et de la manière dont notre temps est socialement organisé.
Dans une société qui valorise la productivité, l'efficacité et l'optimisation permanente, le temps consacré aux relations peut apparaître comme un temps secondaire, presque improductif.
Alice Raybaud suggère ainsi de réfléchir au temps du lien comme à un bien commun. Cette proposition signifie que favoriser les relations ne consiste pas seulement à multiplier les activités ou les dispositifs de rencontre. Cela suppose également de permettre aux personnes d'avoir réellement le temps d'y participer.
Quand la solitude devient un problème à soigner ou un marché à conquérir
À mesure que la solitude s'impose comme un enjeu de santé publique, une autre tendance apparaît : celle de sa médicalisation. Les effets de l'isolement social et de la solitude subie sur la santé physique et mentale sont aujourd'hui largement étudiés. Leur reconnaissance constitue un progrès important.
Mais Alice Raybaud invite à se méfier d'une lecture exclusivement médicale du phénomène.
L'expression « épidémie de solitude », fréquemment employée dans le débat public, lui paraît révélatrice de cette ambiguïté. En désignant la solitude comme une pathologie à combattre, ne risque-t-on pas d'en faire principalement un problème individuel, appelant des réponses thérapeutiques, plutôt qu'un phénomène qui interroge aussi nos choix collectifs ?
Cette critique ne conduit pas à nier la souffrance des personnes ni l'utilité des accompagnements individuels. Elle rappelle simplement qu'une réponse sanitaire, aussi pertinente soit-elle, ne saurait se substituer à une réflexion sur les causes sociales de cette souffrance.
La même interrogation traverse son analyse de ce qu'elle nomme l'économie de la solitude.
Applications de rencontres amicales, expériences collectives payantes, services de compagnie, agents conversationnels présentés comme des confidents : de nouveaux marchés se développent autour de nos besoins relationnels. Ces outils peuvent apporter un soutien ou faciliter certaines rencontres. Mais leur essor témoigne aussi d'un déplacement : des besoins autrefois satisfaits, au moins en partie, par des espaces et des relations ordinaires deviennent progressivement l'objet de prestations marchandes.
« À force de chercher des solutions individuelles à la solitude, nous risquons de laisser intactes les conditions qui la produisent. »
Une question de santé, mais aussi de démocratie
L'enquête d'Alice Raybaud prend enfin une dimension explicitement politique.
L'affaiblissement des liens ne se traduit pas uniquement par une souffrance intime. Il peut également modifier notre rapport aux autres, notre confiance dans les institutions et notre sentiment d'appartenance à une communauté politique.
La journaliste s'appuie notamment sur les réflexions d'Hannah Arendt concernant l'isolement et les conditions dans lesquelles peuvent prospérer les pouvoirs autoritaires. Elle s'inquiète de la manière dont certains mouvements politiques peuvent exploiter les frustrations relationnelles et le besoin d'appartenance en proposant des communautés fondées sur l'exclusion.
Ces rapprochements appellent naturellement de la prudence : les comportements politiques ne sauraient être ramenés à une cause unique, et la solitude ne détermine pas mécaniquement les convictions individuelles.
Ils invitent néanmoins à considérer une dimension trop rarement discutée : la possibilité de faire société repose aussi sur l'existence de relations entre des personnes qui ne se ressemblent pas nécessairement.
Les lieux de rencontre, les collectifs de travail, les associations et les espaces de participation citoyenne permettent de faire l'expérience concrète de cette coexistence.
Ils nous confrontent à d'autres parcours, d'autres préoccupations, d'autres manières de vivre.
Leur affaiblissement ne prive donc pas seulement les individus d'occasions de sociabilité. Il peut également réduire les espaces dans lesquels se construit une expérience partagée du monde.
« Le lien social ne peut pas prospérer sur un terreau de bonne volonté. »
Au terme de cet échange, une interrogation demeure : que faire face à des mécanismes aussi profondément inscrits dans notre organisation sociale ?
La réponse d'Alice Raybaud ne consiste pas à proposer une nouvelle méthode pour apprendre à se faire des amis. Elle invite d'abord à examiner les politiques qui contribuent à fragiliser les relations : organisation du travail, accès au logement, aménagement des villes, inégalités économiques, disparition des services et des espaces collectifs.
« Avant même de se poser la question de comment est-ce qu'on recrée du lien, il faut venir déjà attaquer […] toutes ces politiques qui viennent participer à notre isolement. »
C'est l'un des messages les plus importants de cette rencontre : nous ne pouvons pas faire de la création de liens sociaux une responsabilité exclusivement individuelle, ni demander aux acteurs associatifs de compenser indéfiniment les effets de choix collectifs qui produisent de l'isolement.
Cette perspective n'ôte rien à la valeur des initiatives locales, de l'engagement bénévole ou des gestes ordinaires de solidarité. Elle permet au contraire de mieux comprendre ce dont ils ont besoin pour se développer et durer. Un lieu accueillant, des ressources, du temps, des conditions d'accessibilité, une certaine stabilité : les relations ne naissent pas indépendamment de leur environnement.
L'enjeu est donc double. Il faut accompagner les personnes confrontées à la solitude, mais également transformer les conditions qui rendent cette solitude plus probable ou plus difficile à surmonter.
Alice Raybaud n'en conclut pas pour autant à l'impuissance. Son enquête donne aussi à voir des collectifs qui se réinventent, des espaces de rencontre qui renaissent, des formes d'engagement qui témoignent d'un désir persistant de faire société.
Et elle termine sur une nuance particulièrement féconde : toute solitude n'est pas nécessairement une souffrance. Pouvoir choisir des moments de retrait, disposer d'un espace intime, apprendre à être bien avec soi-même peut aussi contribuer à nourrir des relations plus libres et plus riches avec les autres. L'enjeu n'est donc pas de supprimer toute solitude, mais de faire en sorte qu'elle puisse être choisie plutôt que subie.
L'échange avec Alice Raybaud nous laisse finalement avec une exigence qui dépasse largement la seule prévention de l'isolement.
Nous savons désormais mieux reconnaître les conséquences sanitaires et sociales de la solitude. Nous développons des actions pour repérer les personnes isolées, accompagner les situations de souffrance et favoriser les rencontres.
Ces démarches sont nécessaires. Mais elles ne sauraient suffire si, dans le même temps, nous continuons à réduire les espaces, les ressources et le temps qui rendent les relations possibles. Faire du lien ne relève pas uniquement de la volonté de chacun. C'est aussi une possibilité que la société doit rendre accessible.
Pour prolonger la réflexion
🎥 Voir ou revoir le webinaire avec Alice Raybaud : https://youtu.be/IhGUzkS8koI
📖 Alice Raybaud, *Nos solitudes. Déjouer les politiques de l'isolement*, La Découverte, 2026.







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