La fraternité face au retour de la force : pourquoi les liens comptent plus que jamais
- Fédération liens sociaux

- il y a 2 jours
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Le 23 janvier dernier, la Fédération française pour les liens sociaux organisait son premier webinaire de l'année intitulé « La fraternité face au retour de la force : pourquoi les liens comptent plus que jamais », avec pour invité Jean-François Serres, ancien délégué général des Petits Frères des Pauvres et auteur de l’ouvrage Les relations qui comptent, publié aux Éditions Labor et Fides.
Ce temps d’échange s’inscrivait dans un contexte marqué par une intensification des tensions sociales et politiques, caractérisé notamment par la banalisation de la violence, la polarisation des débats publics et le retour de récits valorisant la domination et l’autorité. L’objectif du webinaire était d’interroger la place de la fraternité et du lien social dans ce paysage, non comme valeurs abstraites ou morales, mais comme dimensions structurantes des sociétés démocratiques.
Le présent article propose une synthèse des principaux enseignements issus de cet échange.
1. Le lien social comme puissance discrète
L’un des postulats centraux développés lors du webinaire est que le lien social ne saurait être réduit à une variable secondaire ou décorative. Il constitue au contraire une puissance discrète, c’est-à-dire une force peu visible mais déterminante dans la capacité des sociétés à maintenir leur cohésion et leur stabilité.
Cette approche invite à déplacer le regard : la fraternité n’est pas envisagée comme un supplément d’âme venant compléter la liberté et l’égalité, mais comme un pilier à part entière de l’architecture républicaine. Sans relations vivantes et soutenantes, liberté et égalité demeurent formelles et fragiles.
2. Les « relations qui comptent » : un socle existentiel
Jean-François Serres propose de désigner par l’expression « relations qui comptent » les liens informels, réciproques et choisis entretenus avec l’entourage proche (amis, voisins, collègues, membres de collectifs).
Leur importance fondamentale réside dans ce qu'elles produisent pour l'individu.
Effet | Description |
La Reconnaissance | C'est la confirmation de sa propre existence dans le regard de l'autre. "Je sais que je compte pour quelqu'un". |
La Protection | C'est la certitude de pouvoir se confier, trouver du soutien et demander de l'aide en cas de difficulté. "Je sais que je peux compter sur quelqu'un". |
La Participation | C'est ce qui met en mouvement et pousse à l'action pour les autres. "C'est ce qui compte sur moi". |
Jean-François Serres révèle que ces relations sont à la "genèse même de l'existence", formant le "terreau" dans lequel les individus et la société tout entière s'enracinent et se revitalisent. Elles sont ce qui équilibre les principes de liberté et d'égalité dans la devise républicaine.
3. Une crise massive et socialement différenciée des liens
Les données issues notamment des travaux de la Fondation de France montrent que l’isolement relationnel concerne aujourd’hui près d’un tiers des Français (32 %) et près d’un quart (24 %) se sent seul.
Jean-François Serres analyse ces données comme le produit d’un récit d’émancipation épuisé : en se libérant de cadres collectifs parfois contraignants, les individus ont aussi perdu une partie des supports relationnels qui structuraient l’existence.
• Une "accélération des inégalités" : Contrairement aux époques passées où la précarité économique était souvent compensée par de fortes communautés (monde ouvrier, agricole), aujourd'hui, les plus fragiles et les plus précaires sont les plus touchés par l'isolement (trois fois plus que les autres). "Plus on est pauvre en fait et plus on est seul".
• Un "récit d'émancipation épuisé" : Serres avance que la société d'individus émancipés, rêvée par les générations précédentes, a engendré une "immense déception". En se libérant des communautés d'appartenance oppressantes, les individus se sont aussi coupés des "relations chaudes" qu'elles abritaient. Cela a produit des "individus flottants", confrontés à une solitude inattendue et à une "incertitude relationnelle" permanente.
• La jeunesse en première ligne : Cette crise frappe durement les jeunes, qui se construisent dans un "univers sans attachement" et se perdent dans "l'inconsistance de la solitude". La disparition du maillage communautaire les laisse seuls face à leurs peurs.
4. De la fragilisation des liens aux récits de force
La fragilisation du lien social n’est pas seulement un enjeu de cohésion. Elle constitue un facteur de vulnérabilité politique.
Lorsque les individus ne disposent plus de relations stables assurant reconnaissance et protection, ils deviennent plus réceptifs à des récits promettant ordre, appartenance et sécurité, y compris lorsque ces récits s’inscrivent dans des logiques autoritaires. Cette analyse rejoint les travaux d’Hannah Arendt, pour qui l’isolement massif crée des conditions favorables à l’émergence de régimes de domination, en dissolvant les médiations sociales qui permettent la résistance collective.
5. La fraternité comme double combat
Face à cette "perte vertigineuse de sens et de confiance", la seule protection solide réside dans les "relations proches et concernées".
A. Protéger et cultiver les Relations
Le combat contre les violations : La première action est de reconnaître que le mal existe au sein même des relations proches (violences, trahisons). Il est donc impératif de combattre les violations par le droit, qui doit s'opposer au "droit du plus fort". L'autorité du droit ne vient pas de la puissance, mais de la "conviction des peuples" que la protection des plus faibles prime.
Le combat pour les reliances : Cette conviction commune est nourrie et revitalisée par la "fraternité vécue" : l'entraide, l'hospitalité. Il faut donc ajouter au combat pour le droit un "combat pour les reliances" contre l'isolement. La fraternité n'est pas "le monde des bisounours", mais un combat vital qui humanise et donne sa force au droit. Les tyrans le savent bien, leur première cible étant toujours "le contrôle et l'anéantissement des relations qui comptent".
B. L'engagement citoyen comme moteur
La revitalisation de la fraternité apparait comme l'affaire de tous, à plusieurs niveaux.
Niveau individuel : Il s'agit d'une prise de conscience personnelle pour "chérir, protéger et cultiver" ses propres relations au quotidien (famille, amitiés, engagements).
Niveau collectif : L'associativité est aux sociétés ce que l'attachement est aux personnes. Les collectifs (associations, entreprises) ne doivent pas être vus uniquement comme des producteurs de richesse, mais aussi comme des producteurs de solidarités. Oublier ce rôle les livre aux seules relations de pouvoir.
C. Pour une Politique de la fraternité
Jean-François Serres plaide avec force pour la mise en place d'une politique publique structurée de la fraternité et du lien social.
Légitimité : Tout comme il existe des politiques de liberté et d'égalité, il est "possible et nécessaire" de développer des politiques de fraternité.
Rôle des communes : L'échelon local est majeur car les communes incarnent "ce qui est commun dans la proximité". Leurs programmes doivent intégrer la lutte contre l'isolement et le soutien aux forces vives du territoire (associations, tiers-lieux, solidarités nouvelles).
Urgence : Une telle politique est urgente car "le marché et les tyrannies ont compris depuis longtemps" la puissance des relations informelles. Si les démocraties ne s'en saisissent pas pour les protéger et les soutenir, elles les laisseront à la "marchandisation" (l'économie de l'attachement) et au "noyautage par les propagandes".
Ce webinaire met en évidence la nécessité de considérer la fraternité et le lien social non comme des registres moraux, mais comme des infrastructures sociales essentielles. Dans un contexte de durcissement des rapports sociaux et politiques, renforcer "les relations qui comptent" apparaît comme une condition de possibilité du maintien de sociétés démocratiques vivables.







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