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Le déclin de la parole : analyse d'une transition vers le silence social

  • Photo du rédacteur: Fédération liens sociaux
    Fédération liens sociaux
  • il y a 23 heures
  • 5 min de lecture

Une recherche récente menée principalement par le professeur de psychologie Matthias Mehl de l'Université d'Arizona et la professeure Valeria Pfeifer de l'Université du Missouri-Kansas City, révèlent une tendance alarmante : le volume de paroles quotidiennes est en déclin constant dans les sociétés occidentales.


Entre 2005 et 2019, le nombre moyen de mots prononcés par jour aurait chuté de près de 28 %, passant d'environ 16 000 à 12 700. Cette perte, estimée à 338 mots par jour chaque année, ne résulte pas de la disparition d'une conversation unique et longue, mais de l'érosion de multiples micro-interactions quotidiennes.


Ce phénomène est alimenté par l'automatisation des services et l'omniprésence des communications textuelles. Bien que les SMS et les réseaux sociaux puissent compenser le volume brut d'échanges, ils ne parviennent pas à reproduire les bénéfices biologiques et sociaux de la parole. Le présent article détaille les causes, les données statistiques et les conséquences de ce glissement vers le silence sociale.


Analyse quantitative du déclin de la parole

L'étude, publiée dans Perspectives on Psychological Science, s'appuie sur l'analyse d'enregistrements audio de plus de 2 200 participants répartis dans 22 études distinctes entre 2005 et 2019.

Les chercheurs Matthias Mehl et Valeria Pfeifer ont fait cette découverte de manière fortuite alors qu'ils cherchaient à reproduire une étude de référence de 2007 portant initialement sur les différences de loquacité entre les hommes et les femmes. En utilisant la même méthodologie de comptage de mots qu'en 2007, l'équipe a comparé la moyenne quotidienne de mots prononcés à l'année de réalisation de chaque étude. En traçant ces données, ils ont observé une diminution linéaire constante, passant d'environ 16 000 (ou 16 600) mots par jour en 2005 à moins de 12 700 (ou 12 000) mots en 2019, soit une chute d'environ 338 mots chaque année.


Évolution statistique de la loquacité quotidienne

Année

Estimation des mots parlés par jour

Perte annuelle cumulée (mots)

2005

Environ 16 000 (ou 15 900)

-

2019

Environ 12 700 (voire moins de 12 000)

~120 000 par an

Tendance

Baisse de 338 mots/jour chaque année

-28% sur 15 ans

Le déclin observé est universel mais son intensité varie selon l'âge :

  • Moins de 25 ans : La baisse est la plus marquée, avec une perte d'environ 452 mots par an.

  • 25 ans et plus : La baisse est plus modérée mais réelle, estimée à 314 mots par an.


Facteurs de transformation de la communication


Les chercheurs ont identifié plusieurs catalyseurs technologiques et sociétaux qui modifient la structure de nos échanges.


1. L'automatisation et l'efficacité commerciale

La société moderne privilégie l'efficacité au détriment de l'interaction humaine. Les technologies de "libre-service" éliminent les échanges autrefois nécessaires :

  • Commerce : caisses automatiques, paiements sans contact et bornes de commande tactiles.

  • Navigation : Le GPS remplace la nécessité de demander son chemin à un inconnu.

  • Services : commande numérique dans les restaurants sans interaction avec un serveur.


2. Le passage du vocal au textuel

L'utilisation intensive des smartphones et des réseaux sociaux a déplacé le canal de communication.

  • Évitement de l'inconfort : Les Millennials et la Génération Z privilégient souvent le texte pour éviter la "gêne" associée aux interactions directes.

  • Le phénomène "Komi" : Référence à la culture populaire (manga) illustrant la difficulté croissante des jeunes à communiquer oralement, préférant l'écrit pour réduire le stress social.


3. Évolution des modes de vie

  • Isolement social : Les enquêtes montrent une augmentation du temps passé seul et une baisse de l'engagement social depuis le début des années 2000.

  • Travail à distance : La hausse du télétravail réduit considérablement les opportunités de collaboration et de discussions informelles entre collègues.


Conséquences multiples

La transition vers une communication principalement textuelle n'est pas neutre pour l'équilibre humain et de nombreux travaux soulignent les impacts possibles.


Une augmentation du sentiment de solitude et d'isolement : Le déclin continu du nombre de mots prononcés au quotidien est identifié comme le signal mesurable d'une augmentation du sentiment de solitude et d'une perte globale de lien social. Même si le volume global de communication est compensé par l'envoi de messages écrits, l'écrit est souvent dépourvu de la présence humaine, du ton et de la spontanéité nécessaires à notre équilibre social.


Un impact biologique et émotionnel insuffisant : Les interactions purement textuelles n'offrent pas les mêmes bénéfices physiologiques qu'une véritable conversation. Des études montrent que suite à un événement stressant, un échange vocal avec un proche favorise la libération d'ocytocine, alors qu'un échange par SMS laisse le niveau de cortisol (l'hormone du stress) aussi élevé que s'il n'y avait eu aucun contact du tout. De plus, la communication textuelle élimine les nuances de la voix et de la gestuelle, qui sont pourtant essentielles pour procurer un profond sentiment d'appartenance et de compréhension.


La perte des bienfaits du "small talk" ou lien faible : Le recul du langage oral concerne en grande partie les petites conversations informelles avec notre entourage périphérique (caissiers, inconnus, voisins). Bien que nous sous-estimions souvent l'intérêt de ces échanges parfois jugés "ennuyeux", ces brèves interactions spontanées jouent un rôle majeur dans notre bonne humeur. Elles sont fondamentales pour nourrir notre sentiment de communauté, renforcer notre foi en l'humanité et nous rassurer sur le fait que nous avons bel et bien une place dans le monde


Une érosion de nos compétences sociales : La sociabilité est une compétence qui nécessite de la pratique. En limitant nos échanges verbaux à cause de la technologie et de l'isolement, des travaux évoquent le risque de perdre l'habitude et la facilité d'entrer en contact avec autrui.



Le Pr. Matthias Mehl, responsable de l'étude, suggère que nous observons un signal mesurable d'une "épidémie de solitude". Les données s'arrêtant en 2019, il est fort probable que la pandémie de COVID-19 et que l'usage de l'IA aient accéléré cette tendance. La perte de 338 mots par jour est le symptôme d'une vie sociale qui devient, selon ses termes, "plus rudimentaire". Il convient malgré tout d’aborder ces résultats avec prudence. Le nombre de mots prononcés ne constitue pas, à lui seul, un indicateur absolu de la qualité des relations humaines. Parler moins ne signifie pas nécessairement être plus seul. Certaines personnes entretiennent des liens profonds et soutenants avec peu d’échanges verbaux, tandis que d’autres peuvent être entourées d’interactions nombreuses mais superficielles. Ces résultats nous invitent surtout à considérer cette baisse de la parole quotidienne comme l’un des symptômes possibles d’une transformation plus large de notre rapport aux autres et à la vie collective.


"Ces 338 mots ne sont pas une longue conversation que nous avons cessé d'avoir. Ils sont répartis dans de petits moments... l'échange à la caisse, le voisin que l'on croisait, l'inconnu à qui l'on demandait son chemin. Ces moments s'accumulent, et leur absence aussi." Pr. Matthias Mehl

Source : Pfeifer, V. A., & Mehl, M. R. (2026). Sliding into silence ? We are speaking 300 daily words fewer every year. Perspectives On Psychological Science, 17456916261425131. https://doi.org/10.1177/17456916261425131



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