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Royaume-Uni : le laboratoire politique de la solitude… et ses limites

  • Photo du rédacteur: Fédération liens sociaux
    Fédération liens sociaux
  • il y a 13 heures
  • 7 min de lecture

Après la Suède et le Japon, le Royaume-Uni occupe une place à part dans cette série 2026. En effet, ce pays est le premier à avoir fait de la solitude un objet explicite de politique publique au plus haut niveau de l’État. Ce cas permet d’aller plus loin que les précédents en regardant de ce qu'elle manière une politique publique se déploie et produit des effets.


Une fois que tout est en place - stratégie, financements, mobilisation - est-ce que la solitude recule réellement ?


À noter que cet article s’appuie notamment sur un rapport récent et structurant d’Alex Smith (Only the Beginning, 2026), produit dans le cadre de la Harvard Kennedy School, qui propose une analyse rétrospective des politiques menées au Royaume-Uni entre 2010 et 2025 à partir d’entretiens avec les principaux acteurs du secteur.


Une construction politique rapide, portée par une conjonction rare


Le succès initial de la lutte contre la solitude au Royaume-Uni résulte d'une convergence unique de facteurs historiques, politiques et sociaux.

  • Transformation sociale : Trois décennies d'individualisme, de désindustrialisation et de déclin des structures traditionnelles (syndicats, églises, mariages) ont favorisé une montée sans précédent de la solitude.

  • La « Big Society » : Le gouvernement de coalition (2010) a promu une culture du volontariat et de l'action sociale, encourageant les entrepreneurs sociaux à tester de nouveaux modèles.

  • L'austérité comme moteur : Paradoxalement, les coupes budgétaires dans les services communautaires ont forcé une prise de conscience de l'importance des liens sociaux pour la santé publique.


Entre 2010 et 2020, une “petite coalition d’acteurs” parvient à structurer un véritable mouvement national, sur la base d'un écosystème déjà bien en place :

  • Données probantes : Des chercheurs comme Pamela Qualter et Julianne Holt-Lunstad ont crédibilisé le sujet. La statistique comparant la solitude à la consommation de 15 cigarettes par jour est devenue un pivot narratif crucial.

  • Investissements catalyseurs : Des fondations comme Nesta, Gulbenkian et la National Lottery ont financé l'incubation de projets innovants tels que GoodGym et The Cares Family.

  • Plaidoyer de la société civile : des organisations comme Campaign to End Loneliness, The Jo Cox Commission ou encore une constellation d’acteurs associatifs et communautaires ont joué un rôle déterminant en structurant le débat public, en produisant des recommandations concrètes et en maintenant une pression constante sur les décideurs.


En 2016, le meurtre de la députée Jo Cox en 2016 a transformé une question de politique sociale en une mission nationale. La Commission Jo Cox qui a réuni 13 organisations de la société civile a permis de formuler des recommandations concrètes adoptées ensuite par le gouvernement.


En 2018, l'action conjointe de figures telles que Theresa May, Tracey Crouch (première ministre de la Solitude), Rachel Reeves, Seema Kennedy et Kim Leadbeater a permis de transcender les clivages partisans et d'adopter une stratégie nationale particulièrement structurante :

  • intégration transversale dans les politiques publiques

  • développement massif de la prescription sociale

  • investissement initial de 20 millions de livres

  • mobilisation des entreprises (employer pledge)

  • construction d’indicateurs nationaux avec l’ONS

  • financement de projets locaux


La stagnation et le déclin (2022-2025)


Depuis 2022, la dynamique fait face à des vents contraires qui menacent grandement les progrès réalisés. L'instabilité politique (quatre Premiers ministres en deux ans), la crise du coût de la vie et l'inflation ont détourné l'attention des décideurs vers des besoins primaires (alimentation, chauffage) au détriment des besoins relationnels.


Le secteur a subi un « effet domino » de fermetures en 2023-2024 :

  • Fermetures ou transformations notables d'organisations clés : The Cares Family, The Campaign to End Loneliness, et le What Works Centre for Wellbeing.

  • Désengagement des bailleurs : Les financeurs ont pivoté vers d'autres priorités, percevant parfois la solitude comme un sujet de « mode » plutôt que comme un problème structurel permanent.


L’un des constats les plus saillants du rapport d’Alex Smith tient à la difficulté persistante de démontrer un impact clair des politiques de lutte contre la solitude. Cette difficulté est d’abord conceptuelle. La solitude est une expérience profondément subjective, difficile à réduire à un indicateur unique. Le chercheur John Hitchin souligne ainsi qu’isoler la “solitude” comme mesure centrale de réussite est une approche réductrice, dans la mesure où il ne s’agit pas d’un phénomène comparable à une pathologie ou à un comportement comme le tabagisme, mais d’une réalité relationnelle, diffuse et multidimensionnelle. Sur le terrain, cette complexité se traduit par des obstacles très concrets : les praticiens peinent à mobiliser des outils de mesure standardisés, notamment lors des premiers contacts avec des personnes isolées, pour lesquelles la verbalisation même du sentiment de solitude peut être délicate.


Cette difficulté se double d’un décalage marqué entre les niveaux d’analyse. À l’échelle locale, les interventions produisent des effets tangibles : plusieurs programmes documentent des améliorations significatives du bien-être ou du sentiment de connexion chez les participants. Mais à l’échelle nationale, les données ne montrent pas de diminution nette de la solitude entre 2010 et 2025. Ce contraste interroge directement la capacité des politiques publiques à produire des effets agrégés. Certains acteurs du secteur, comme Ivo Gormley, évoquent même une tendance à la stagnation, voire à une dégradation, dans un contexte marqué par l’individualisation croissante des modes de vie.


Sous le gouvernement actuel, la solitude n'est aujourd'hui plus traitée comme un dossier autonome mais est diluée dans d'autres stratégies (santé, jeunesse, territoire etc.), entraînant une perte de visibilité, une moindre coordination centrale et un sentiment de stagnation chez les opérateurs. Dans le rapport Smith, 60 % des répondants considèrent qu’une nouvelle stratégie nationale serait le levier principal pour relancer l’action.



Le ministre de la solitude : symbole d’un volontarisme… et de sa fragilité


La création d’un “ministre de la solitude” au Royaume-Uni a largement contribué à la visibilité internationale du sujet. Elle est pourtant indissociable d’un moment politique très particulier.


Ce poste est directement issu des recommandations de la Jo Cox Commission on Loneliness, qui appelait en 2017 à un leadership national clair, porté par une stratégie gouvernementale et une figure identifiée. La nomination de Tracey Crouch en janvier 2018 marque le point haut de cette dynamique. Première ministre de la solitude au monde, elle incarne une forme d’engagement politique rarement observée sur ce type de sujet. Le rapport d’Alex Smith souligne à quel point son action a reposé sur une capacité à travailler en étroite collaboration avec la société civile, à fédérer les acteurs et à donner une cohérence opérationnelle à la stratégie. Mais cette dynamique va malheureusement rapidement s’essouffler.


U.K. Minister for Sport and Civil Society Tracey Crouch talks to a woman during a visit to Norwich, England, in 2015. Crouch has been selected to be the U.K. minister for loneliness.
U.K. Minister for Sport and Civil Society Tracey Crouch talks to a woman during a visit to Norwich, England, in 2015. Crouch has been selected to be the U.K. minister for loneliness.

Après la démission de Tracey Crouch fin 2018, le rôle perd en visibilité et en influence. Les ministres qui lui succèdent ne parviennent pas à maintenir le même niveau d’engagement, et le portefeuille est progressivement marginalisé. Le transfert de cette responsabilité à un ministre siégeant à la Chambre des Lords, moins directement impliqué dans les arbitrages gouvernementaux, accentue cette perte de capacité d’action. Dans le même temps, l’équipe interministérielle dédiée est démantelée pendant la pandémie de Covid-19 et ne sera pas réellement reconstituée. Sans inscription durable dans les structures de l’État, ce type de fonction reste fortement dépendant des personnes qui l’incarnent et des priorités politiques du moment.


Des limites et des enseignements du cas britannique


Le cas britannique ne se résume ni à un succès, ni à un échec. Il permet plutôt de faire apparaître plusieurs lignes de fragilité, qui dépassent largement le seul contexte du Royaume-Uni.


La première tient à la dépendance au politique.

La dynamique engagée dans les années 2010 a reposé sur un alignement rare : des acteurs mobilisés, une fenêtre médiatique, et un portage politique fort au plus haut niveau de l’État. Mais cette configuration s’est révélée instable. À mesure que les priorités gouvernementales ont évolué, la solitude a progressivement perdu son statut d’enjeu autonome, au risque de voir s’affaiblir la coordination et la lisibilité de l’action. Le rapport d’Alex Smith montre bien que, sans continuité politique, même les politiques les plus structurées peinent à s’inscrire dans la durée.


La seconde concerne le cadre d’analyse lui-même.

Au Royaume-Uni, la solitude a largement été abordée sous l’angle du risque - risque sanitaire, risque social, risque pour les individus. Ce cadrage a sans doute joué un rôle décisif pour légitimer l’intervention publique. Mais il a aussi orienté les réponses vers des logiques de prévention et de prise en charge, centrées sur les personnes les plus exposées. Ce faisant, il laisse en partie de côté une question plus large : celle des conditions de production du lien social. Le passage progressif d’un discours sur la “solitude” à une promotion plus générale de la “connexion sociale” traduit d’ailleurs cette tension, sans pour autant la résoudre.


Le danger des financements philanthropiques "à la mode"

L'une des leçons les plus amères du rapport Smith est la vulnérabilité structurelle du secteur face aux changements de priorités des financeurs. De grandes fondations ont massivement investi dans la cause avant de s'en détourner rapidement au profit d'urgences plus récentes, comme la crise du coût de la vie. Cette inconstance a mené à l'effondrement de grandes organisations clés entre 2023 et 2024. Pour bâtir un écosystème résilient, les financeurs doivent accorder des financements de long terme couvrant les coûts de fonctionnement et cesser de rechercher perpétuellement la nouveauté au détriment d'idées éprouvées.



Le Royaume-Uni est sans doute le pays qui est allé le plus loin pour faire de la solitude un objet de politique publique. Quinze ans après les premiers engagements, l’expérience britannique montre qu’il est possible de structurer une réponse, de mobiliser des acteurs et de faire évoluer les représentations. Mais elle rappelle aussi que ces avancées ne suffisent pas nécessairement à infléchir une dynamique sociale plus profonde. La question qui reste ouverte n’est donc pas seulement celle des politiques à déployer, mais celle des conditions dans lesquelles une société rend possible - ou non - des relations durables et de qualité.



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