Robots « sociaux » : quels enjeux pour demain ?
- Fédération liens sociaux

- il y a 1 jour
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La Haute Autorité de Santé vient de publier une analyse prospective particulièrement stimulante consacrée aux robots « dits sociaux » et à leurs usages dans les champs du soin, du handicap, du vieillissement et de l’accompagnement des personnes vulnérables.
Ce rapport se distingue d’emblée par une prudence conceptuelle intéressante : la HAS refuse de parler simplement de « robots sociaux » et privilégie l’expression « robots dits sociaux », considérant que les relations sociales demeurent des relations strictement humaines. Cette distinction n’est pas anodine. Elle révèle une vigilance forte face aux risques de confusion entre interaction simulée et relation authentique.
Une réflexion sur les robots qui dépasse largement la seule question technologique
Le document ne se limite pas à une analyse technique de la robotique. Il interroge plus profondément ce que nos sociétés projettent sur ces dispositifs dans un contexte de vieillissement démographique, de tensions croissantes sur les métiers du soin et d’augmentation des situations d’isolement social.
La HAS rappelle qu’en 2030, un Français sur trois aura plus de 60 ans et que le nombre de personnes en perte d’autonomie devrait atteindre près de 2,8 millions d’ici 2050. Dans ce contexte, les robots dits sociaux apparaissent pour certains comme une réponse possible aux difficultés croissantes de notre système sanitaire, social et médico-social.
Le rapport explore ainsi plusieurs usages déjà expérimentés :
stimulation cognitive en gériatrie ;
médiation thérapeutique dans les troubles du spectre de l’autisme ;
soutien émotionnel ;
assistance dans certaines tâches de la vie quotidienne ;
téléprésence et maintien du lien à distance ;
surveillance de paramètres de santé ou prévention des chutes.
Les exemples du robot Paro® ou du robot humanoïde Nao® sont notamment mobilisés pour illustrer des effets parfois positifs sur l’apaisement émotionnel, l’attention ou les interactions sociales dans certains contextes très spécifiques.
Une position institutionnelle beaucoup plus prudente qu’enthousiaste
Ce qui frappe dans cette publication, c’est que la HAS refuse explicitement toute vision technosolutionniste.
Le rapport insiste à plusieurs reprises sur le caractère encore très fragile des preuves scientifiques disponibles : évaluations hétérogènes, petits échantillons, difficulté à distinguer les effets réels de « l’effet nouveauté », faiblesse des études sur les conséquences psychoaffectives à long terme.
La HAS souligne également que les évaluations actuelles restent souvent centrées sur la performance technique des robots plutôt que sur leurs impacts humains, relationnels, organisationnels ou éthiques.
Cette remarque rejoint un enjeu plus large que nous observons aujourd’hui dans de nombreux champs de l’innovation sociale et numérique : la tendance à mesurer ce qui est techniquement objectivable, au détriment de ce qui relève de l’expérience humaine, de la qualité relationnelle ou du vécu subjectif.
Le cœur du débat : que devient le « care » ?
L’un des apports les plus intéressants du rapport concerne les effets de ces technologies sur les professionnels.
La HAS montre que l’introduction des robots dans les pratiques transforme profondément les métiers du soin et de l’accompagnement. Si certains dispositifs peuvent alléger des tâches répétitives ou physiquement pénibles, ils génèrent aussi de nouvelles contraintes : maintenance, supervision, paramétrage, formation, gestion des dysfonctionnements.
Plus profondément encore, le rapport évoque les inquiétudes identitaires suscitées chez certains professionnels lorsque la machine semble prendre en charge une partie du « prendre soin ».
Cette réflexion est particulièrement importante. Car derrière la question des robots se joue en réalité une interrogation beaucoup plus fondamentale : qu’est-ce qui fait soin ? Qu’est-ce qui relève d’une fonction technique et qu’est-ce qui relève d’une présence humaine irréductible ?
Le rapport consacre une large place aux enjeux éthiques soulevés par ces robots, et en particulier :
l’illusion anthropomorphique ;
la confusion affective ;
l’attachement émotionnel excessif ;
la dépendance psychologique ;
l’infantilisation des personnes âgées ;
l’atteinte à la dignité ;
la marchandisation du soin ;
l’exploitation de données extrêmement sensibles.
Le texte rappelle notamment le phénomène connu sous le nom « d’effet ELIZA » : la tendance humaine à attribuer des intentions, des émotions ou une subjectivité à des systèmes pourtant programmés.
Dans des contextes de solitude, de vulnérabilité cognitive ou de fragilité psychique, ces mécanismes interrogent fortement. La HAS insiste alors sur plusieurs exigences : respect du RGPD, consentement éclairé, possibilité de refuser l’usage du robot, identification claire du caractère artificiel de l’interaction, suivi continu des effets psychoaffectifs.
Trois futurs possibles
L’analyse prospective s’organise autour de trois scénarios.
Le premier décrit une « vieillesse technogérée », marquée par une adoption massive des robots, une logique gestionnaire et un risque élevé de déshumanisation.
Le deuxième imagine une diffusion profondément inégalitaire des technologies, avec des solutions de mauvaise qualité réservées aux publics les plus précaires.
Le troisième scénario, celui que privilégie implicitement la HAS, repose sur une introduction progressive, régulée et éthiquement encadrée des robots, conçus comme des outils complémentaires et non substitutifs aux relations humaines.
Une phrase du rapport résume probablement l’essentiel de sa position :
« La robotique sociale n’a de sens que si elle contribue à préserver et renforcer le lien humain, sans se substituer aux relations. »
Cette affirmation mérite d’être soulignée tant elle tranche avec certains discours actuels présentant les technologies relationnelles comme des solutions évidentes aux problématiques de solitude ou de perte d’autonomie. Le rapport de la HAS rappelle au contraire que le lien humain ne peut être réduit à une simple interaction fonctionnelle ou conversationnelle. Il invite à penser les technologies comme des médiations possibles, mais jamais comme des substituts suffisants à la présence humaine, à la réciprocité et à la vie sociale. Dans un contexte où les questions de solitude, d’isolement social et de fragilisation des liens deviennent des enjeux majeurs de santé publique, cette publication constitue une contribution précieuse au débat collectif.
Source : Robots « sociaux » : quels enjeux pour demain ? – Rapport d’analyse prospective 2026. (2026). Haute Autorité de Santé. Téléchargeable en ligne : https://www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2026-05/dir1/robots_sociaux_quels_enjeux_pour_demain_-_rapport_danalyse_prospective_2026.pdf






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