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Le capitalisme a-t-il besoin de notre solitude ?

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    Fédération liens sociaux
  • il y a 2 heures
  • 7 min de lecture

À propos du rapport intitulé Le capitalisme de la solitude. Lutter contre le nouveau fonds de commerce de la tech, de Paul Klotz, Fondation Jean-Jaurès, août 2026


La solitude serait-elle devenue rentable ? La question peut sembler provocatrice. Elle constitue pourtant le point de départ du rapport publié le 26 août dernier par Paul Klotz pour la Fondation Jean-Jaurès. Son titre annonce sans détour la thèse : Le capitalisme de la solitude. Lutter contre le nouveau fonds de commerce de la tech.


L'essayiste ne se contente pas de constater que nos sociétés sont traversées par une progression préoccupante de l'isolement. Il avance une proposition autrement plus radicale : la solitude aurait changé de statut économique. Longtemps conséquence parmi d'autres des transformations de nos modes de vie, elle serait progressivement devenue une ressource. Les industries numériques auraient désormais intérêt non seulement à capter les individus isolés, mais à entretenir les conditions mêmes de leur isolement.

« Il faut de l'isolement pour s'enrichir », écrit Paul Klotz dès l'introduction.

La formule frappe. Reste à savoir jusqu'où elle résiste à l'examen.


De l'économie de l'attention à l'économie de la solitude


Le point de départ du raisonnement est connu et solidement établi. Une part importante de l'économie numérique repose sur la captation de l'attention. Plus longtemps l'utilisateur demeure sur une plateforme, plus il consulte de contenus, produit de données et peut être exposé à des messages publicitaires. Défilement infini, notifications, lecture automatique : l'architecture même de certains services est pensée pour augmenter la rétention.


Paul Klotz ajoute à cette économie de l'attention une dimension relationnelle.



Cette boucle constitue l'intuition la plus féconde du rapport. Une personne isolée peut chercher davantage de relations ou de compensations en ligne. Ce temps supplémentaire passé en ligne peut à son tour se substituer à certaines interactions, renforcer la comparaison sociale ou rendre plus difficiles d'autres formes de sociabilité. L'outil censé répondre au manque participe alors, dans certaines circonstances, à son entretien.


Paul Klotz franchit pourtant ici un pas supplémentaire. Puisque la personne isolée passe davantage de temps sur les plateformes, et puisque ce temps constitue une ressource économique, l'isolement lui-même acquiert une valeur marchande. La plateforme ne tire plus seulement profit de notre attention : elle bénéficierait économiquement des circonstances qui nous rendent plus disponibles pour elle.


C'est ici que naît le « capitalisme de la solitude ».


Une thèse stimulante, une démonstration à charge


Le concept mérite qu'on s'y arrête. Il permet de poser une question politique rarement formulée aussi clairement : que devient un besoin humain fondamental lorsque sa satisfaction entre dans un modèle économique dont la rentabilité dépend de notre engagement prolongé ?


Mais la force d'un concept ne suffit pas à établir la causalité qu'il suggère. Le rapport affirme en effet que l'économie de l'attention est « nécessairement une productrice immédiate d'isolement social ». Le terme nécessairement mériterait discussion.


Passer du temps devant un écran n'équivaut pas mécaniquement à perdre du lien. Les usages numériques sont extraordinairement hétérogènes. Entre plusieurs heures de défilement solitaire sur une plateforme, une conversation familiale à distance, un groupe d'entraide, une communauté associative ou la rencontre en ligne de personnes partageant une expérience rare, les conséquences relationnelles peuvent difficilement être tenues pour identiques.


Le numérique peut concurrencer la relation. Mais peut aussi la prolonger, l'entretenir et parfois la rendre possible. Cette ambivalence occupe finalement assez peu de place dans le rapport. L'hypothèse selon laquelle les réseaux numériques pourraient produire des relations sociales significatives est bien évoquée, mais rapidement écartée au profit de travaux montrant leurs effets négatifs.


La même prudence s'impose lorsqu'il est affirmé que l'attention d'une personne isolée aurait une valeur économique supérieure. Le raisonnement est cohérent : solitude, consommation compensatoire, davantage de données produites, ciblage plus précis, donc audience potentiellement plus attractive. Le rapport en fait son deuxième principe : « l'isolement social élève le rendement unitaire de l'attention de l'utilisateur ». La mécanique est plausible mais sa démonstration empirique reste à ce jour plus difficile.


Quand le remède devient lui-même un marché


Le rapport devient plus interpellant encore lorsqu'il s'intéresse aux services explicitement destinés à répondre au manque relationnel. Applications de rencontres amoureuses ou amicales, dîners entre inconnus, plateformes de mise en relation : toute une économie se développe autour d'un besoin autrefois largement extérieur au marché.


Paul Klotz y voit une contradiction fondamentale. Une application destinée à mettre fin à la solitude perd son client lorsqu'elle réussit. Elle aurait donc structurellement intérêt à proposer des solutions imparfaites, suffisamment satisfaisantes pour conserver l'utilisateur, insuffisamment efficaces pour qu'il puisse s'en passer. Le rapport va jusqu'à écrire que ces solutions « doivent être sous-optimales ».


L'intuition mérite là encore d'être entendue. La conclusion l'est moins nécessairement. Une entreprise peut avoir intérêt à résoudre le problème de son client, ne serait-ce que pour construire sa réputation, attirer de nouveaux utilisateurs ou renouveler sa clientèle. L'existence d'une incitation économique contradictoire avec l'intérêt de l'utilisateur ne démontre pas à elle seule que cette incitation détermine effectivement le service proposé.


Cette distinction traverse tout le rapport : entre ce que le modèle économique rend possible, ce qu'il rend profitable et ce que les entreprises organisent effectivement, plusieurs niveaux de preuve demeurent à franchir.


Une thèse engagée, qui entend politiser la solitude


Le capitalisme de la solitude emprunte au rapport ses références, ses données et son effort de démonstration. Mais il relève aussi, et peut-être surtout, de l'essai d'intervention. Paul Klotz ne se contente pas de documenter les transformations contemporaines de nos sociabilités : il propose une grille de lecture et cherche explicitement à en tirer des conséquences politiques.


L'entretien accordé au Monde à l'occasion de la publication du rapport permet de mieux saisir cette ambition. Paul Klotz y affirme qu'« il n'y a pas de sujet plus politique que la solitude » et regrette qu'elle demeure trop souvent cantonnée à des réponses ponctuelles ou à ce qu'il qualifie de « marketing politique ». Il appelle au contraire à « comprendre la solitude comme un système ». Cette volonté de politisation constitue l'un des apports les plus stimulants du texte.


Car la solitude reste volontiers appréhendée comme une expérience intime, parfois comme un problème de santé publique, plus rarement comme le produit possible de nos choix économiques, urbains, technologiques ou sociaux. La considérer politiquement revient à poser une question différente : quelles sont les conditions collectives qui permettent aux liens de naître, de durer ou, au contraire, contribuent à leur fragilisation ?


À cet égard, l'entretien du Monde apporte une nuance importante à la lecture du rapport. Le numérique n'y apparaît pas comme une cause unique. Paul Klotz rappelle le poids de la précarité économique et appelle également à agir sur l'aménagement des espaces publics, les lieux de rencontre ou l'engagement associatif. Il évoque notamment l'urbanisme relationnel et propose la création d'un « service public du bénévolat ». La question dépasse donc largement les écrans. Elle concerne la manière dont une société organise matériellement les possibilités de rencontre et de participation. C'est une perspective que nous ne pouvons qu'accueillir avec intérêt : faire du lien social un objet politique à part entière, et non le supplément d'âme de politiques publiques pensées indépendamment de leurs conséquences relationnelles.


Reste la thèse centrale. Paul Klotz soutient que la solitude est passée du statut de conséquence non intentionnelle de nos transformations économiques à celui de ressource « délibérément recherchée et exploitée ». Dans le même entretien, il reconnaît pourtant qu'il est « formellement impossible d'établir une intentionnalité », tout en estimant que plusieurs indices convergent vers l'existence d'un intérêt économique à la création et au maintien de l'isolement.


Cette tension n'est pas secondaire. Qu'une personne isolée puisse consacrer davantage de temps à certains services numériques est documenté. Que certaines plateformes ou services cherchent à maximiser notre temps d'usage l'est également. Que des organisations puissent désormais monétiser directement des besoins relationnels insatisfaits mérite toute notre attention. Mais peut-on en déduire l'existence d'un système économique ayant structurellement intérêt à produire de la solitude ?


La réalité des usages numériques semble pourtant plus ambivalente. Une technologie peut se substituer à la relation, mais elle peut aussi la maintenir, l'élargir ou permettre une rencontre qui n'aurait pas eu lieu autrement. Tous les usages, toutes les plateformes et toutes les populations ne peuvent probablement pas être ramenés à une même mécanique relationnelle.


On pourrait également élargir cette réflexion à l'ensemble des acteurs, marchands ou non marchands, qui produisent de la valeur économique, sociale ou institutionnelle en répondant à l'absence de liens. Les acteurs de la dépendance ont besoin qu'existe la dépendance, ceux de l'insertion du chômage et de l'exclusion. Toute une partie de l'économie, marchande comme non marchande, est structurée autour de la résolution de problèmes dont elle dépend simultanément pour exister.


Il ne s'agit évidemment pas de confondre les finalités de toutes ces organisations ni de soupçonner les organisations qui combattent l'isolement de vouloir le perpétuer. Mais cette extension du raisonnement ouvre une question salutaire, y compris pour notre propre secteur : que produisent réellement les dispositifs de lutte contre l'isolement ? Des activités, des accompagnements et de la fréquentation, ou des relations de qualité capables de leur survivre ? À ce titre, la thèse du « capitalisme de la solitude » pourrait gagner à être prolongée par une interrogation plus vaste sur l'économie de la solitude, marchande comme non marchande, et sur la manière dont nous évaluons sa capacité réelle à restaurer le pouvoir relationnel des personnes.


Un débat à poursuivre le 26 novembre


C'est précisément cette discussion que la Fédération française pour les liens sociaux souhaite ouvrir à l'occasion de la Semaine nationale des liens. Nous recevrons Paul Klotz le jeudi 26 novembre 2026, de 18 h à 19 h, pour revenir avec lui sur la thèse du Capitalisme de la solitude, mais aussi sur les interrogations qu'elle soulève.


Quels modèles économiques fragilisent nos sociabilités ? Les technologies numériques peuvent-elles simultanément créer et défaire du lien ? Jusqu'où peut-on laisser le marché investir nos besoins relationnels ? Et surtout, que peuvent les pouvoirs publics, les collectivités, les associations, les entreprises et les citoyens pour créer les conditions d'une société davantage relationnelle ?


Le rapport de Paul Klotz ne clôt pas ces questions et offre une grille pour les poser. À nous, peut-être, de l'étendre, de la discuter et d'accepter qu'elle interroge aussi ceux qui ont fait du lien social leur métier, leur engagement ou leur raison d'être.


Source : Le capitalisme de la solitude. Lutter contre le nouveau fonds de commerce de la tech - Fondation Jean-Jaurès. (2026, août 26). Fondation Jean-Jaurès. https://www.jean-jaures.org/publication/le-capitalisme-de-la-solitude-lutter-contre-le-nouveau-fonds-de-commerce-de-la-tech/


Le capitalisme de la solitude : quand nos liens deviennent un marché

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