Face à "l’effritement des liens sociaux", le Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan recommande une stratégie nationale de prévention de la solitude

Dans son exercice prospectif sur la France de 2035-2050, le Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan (HCSP) place l'"effritement des liens sociaux" parmi les transformations auxquelles notre pays devra faire face. Derrière le récit désormais familier d'une société plus individualisée, plus numérique et plus solitaire, ce rapport évoque une profonde recomposition de nos manières d'être en relation.
Face au risque d'émiettement du corps social, ce nouveau rapport du HCSP* nous invite à une rupture doctrinale majeure, formulée dans une orientation centrale :
"Considérer les relations sociales comme une dimension de la santé et de la qualité de vie ; reconnaître les infrastructures de sociabilité comme des éléments de l'aménagement des territoires ; envisager une politique nationale de prévention de la solitude ; préserver les capacités relationnelles au même titre que les capacités physiques et psychiques."

De la prévention de la solitude à une politique de santé sociale
Le rapport et envisage, à l'horizon 2035, une accentuation de la "fragmentation du lien social" et de la "dégradation du collectif". Cette lecture s'appuie notamment sur des données faisant état d'un niveau élevé de solitude ressentie chez les français : 22 % des personnes interrogées déclareraient se sentir souvent ou toujours seules, cette proportion atteignant 35 % chez les 18-24 ans.
En réponse à ce phénomène, le rapport propose à juste titre d'établir une "stratégie nationale de prévention de la solitude".
Il recommande que cette stratégie soit :
Portée de manière interministérielle ;
Structurée autour du repérage précoce par les professionnels de proximité (médecins généralistes, pharmaciens, travailleurs sociaux) ;
Axée sur le renforcement du soutien aux associations ;
Fondée sur le maintien et le développement de lieux collectifs accessibles, en particulier dans les territoires à faible densité relationnelle.
En s'appuyant sur les retours d'expérience de pays pionniers (Royaume-Uni, Japon, Allemagne, Corée du Sud), le rapport précise que la reconnaissance politique ne suffit pas : cette stratégie doit s'incarner dans des politiques durablement financées, territorialisées et évaluées
Une autre formulation du rapport paraît particulièrement féconde. Les auteurs proposent que l'action publique contribue à préserver, tout au long de la vie, les capacités "physiques, psychiques et relationnelles" des personnes. Cette tripartition conduit directement à la notion de santé sociale.
Une telle approche permettrait de dépasser une politique centrée sur la seule réduction de la solitude. Elle conduirait à considérer simultanément les caractéristiques des réseaux sociaux, la qualité et la fonction des relations, les capacités relationnelles des personnes, leur participation et les caractéristiques de l'environnement social et territorial.
L'objectif ne serait alors ni de maximiser le nombre de relations, ni de définir une norme de sociabilité souhaitable. Il serait de créer les conditions permettant aux individus de disposer de relations correspondant à leurs besoins et de pouvoir participer à la vie sociale dans des conditions satisfaisantes.
Prendre au sérieux les infrastructures de sociabilité
Le deuxième apport du rapport est probablement plus structurant encore. Il propose de considérer les commerces de proximité, bibliothèques, équipements culturels et sportifs ou associations comme des "actifs essentiels de cohésion sociale".
La prévention de la solitude ne relève plus ici uniquement d'interventions dirigées vers des personnes identifiées comme isolées. Elle devient également une question d'aménagement, de mobilité, d'accessibilité et de maintien des espaces dans lesquels une vie sociale ordinaire peut prendre place.
Le rapport utilise à ce sujet une formulation particulièrement éclairante :
"L'épaisseur des lieux, c'est ce qui reste quand on a enlevé la fonctionnalité pure : la possibilité de s'y reconnaître, d'y être reconnu, d'y revenir."
Cette dimension est essentielle. Tous les liens ne procèdent pas d'une intervention organisée. Une part importante de la sociabilité se construit dans la répétition d'interactions ordinaires, parfois faibles, dans des lieux que l'on fréquente suffisamment pour y devenir familier. La disparition d'un commerce, l'éloignement d'un équipement, l'inaccessibilité d'un espace public ou l'absence de transports ne constituent donc pas seulement des problèmes d'aménagement : ils peuvent aussi réduire les opportunités relationnelles offertes aux habitants.
Une stratégie nationale devrait, à ce titre, pouvoir interroger la distribution territoriale des ressources de sociabilité et les inégalités d'accès à celles-ci.
Un diagnostic qui mérite néanmoins quelques précautions
Soutenir l'ambition du rapport ne dispense pas d'en discuter certains présupposés.
L'expression même d'"effritement des liens sociaux" doit être maniée avec précaution. Solitude ressentie, isolement objectif, faible participation sociale, insuffisance du soutien disponible et affaiblissement de la cohésion collective ne désignent pas les mêmes phénomènes. Leur évolution n'est pas nécessairement parallèle.
Le rapport le reconnaît d'ailleurs implicitement lorsqu'il constate que "les sociabilités françaises se recomposent en profondeur". Une transformation des formes de sociabilité ne saurait être assimilée, sans démonstration supplémentaire, à leur dégradation.
La même prudence paraît nécessaire concernant le numérique. Le rapport souligne à juste titre les risques associés à certains usages, notamment lorsqu'ils captent durablement l'attention ou se substituent aux interactions sociales. Mais la concomitance entre développement des usages numériques et prévalence élevée de la solitude ne suffit pas à établir une relation causale simple. Les effets dépendent de la nature des usages, des personnes concernées et de la fonction que ces outils occupent dans leurs relations.
Ces réserves ne remettent pas en cause la nécessité d'une politique publique. Elles plaident plutôt pour une définition suffisamment précise de ses objectifs et de ses indicateurs.
Un changement de perspective à poursuivre
Le principal apport du rapport réside finalement moins dans son diagnostic d'un "effritement" et dans l'analyse de sa causalité que dans le déplacement qu'il opère au sein de l'action publique.
Les orientations proposées constituent des évolutions importantes. Elles gagneraient cependant à reposer sur une conceptualisation plus précise des phénomènes concernés. La progression de la solitude ne suffit pas à démontrer un délitement général du lien social. La diffusion du numérique ne permet pas davantage d'en identifier la cause. La question qui se pose à nous est probablement plus complexe : comprendre comment évoluent les formes de sociabilité, identifier plus finement les populations à risque et les moments de vie associés à une vulnérabilité relationnelle accrue, documenter les environnements qui favorisent ou entravent les relations, puis évaluer les interventions susceptibles d'agir sur ces différents niveaux.
Le rapport nous invite à "protéger les liens" et cette ambition mérite d'être pleinement soutenue.
*Source : France 2035, France 2050 - Focus Modes et lieux de vie : protéger les liens, aménager les lieux | Haut-commissariat à la stratégie et au plan. (s. d.). Haut-commissariat À la Stratégie et Au Plan. https://www.strategie-plan.gouv.fr/publications/france-2035-france-2050-focus-modes-et-lieux-de-vie-proteger-les-liens-amenager-les





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